lundi 16 mars 2026

Timothée est un prénom masculin d'origine grecque composé de timê, « valeur », « estime » ou « honneur », et de theos, « dieu ».


Le nouveau jeune gourou du cinéma international, Timothée Chalamet, dont la liste de succès au Box Office et de récompenses est en voie de pulvériser tous les records du circuit, vient de balancer une (pseudo) grenade en affirmant sa répulsion éventuelle à se retrouver mêlé à de la danse classique ou à de l’opéra, en regrettant la diffusion de ces formes dont « plus personne n’a rien à faire ».

Au-delà d’un (bad)buzz médiatique, le trentenaire à qui tout sourit vient de prendre à rebours une élite qui n’a pas cessé de l’adouber en qualité de nouvelle icône « charismatique, intelligente et cultivée » (il est à moitié français !), et qu’il met soudainement très mal-à-l’aise avec ce « bon mot cool » et soudainement, le monde culturel ne sait plus sur quel pied danser… Prendre la défense de la superstar au risque de cautionner sa « sortie de route » (sa mère elle-même a été danseuse à Broadway !) et de sembler, du coup, cautionner l’appauvrissement généralisé de la Culture et des Arts, ou la critiquer en soulevant, soit avec humour (pour rester chic malgré tout) soit à boulets rouges, une marque apparente de bêtise et d’immaturité ? A vrai dire, on s’en fout.

Timothée Chalamet n’est qu’une excroissance moderne contradictoire crawlant dans les eaux translucides de la hype (navigation soignée entre blockbusters et films indépendants, plus jeune acteur à obtenir un Oscar du meilleur rôle masculin, Golden Globes, Grammys, etc, le tout en s’affichant (après avoir successivement fait tourner la tête de la fille de Madonna, puis de la fille de Johnny Depp et de Vanessa Paradis, puis de la fille du top model mexicain Glenda Reyna) au bras de la benjamine du clan Kardashian) dans un savant mélange d’élitisme-chic et de vulgarité bling-bling.

Cependant, il s’agit là d’une façon (particulièrement malhabile, mais sympathiquement lapidaire) de remettre au centre de la sphère médiatique une réalité dérangeante : le fossé qui ne cesse de se creuser entre les Arts « académiques » et la jeunesse, bizarrement contredit par les moyens économiques (publics, notamment) continuant de leur être dédiés.

Est-il donc si tabou de mettre en lumière ce clivage définitif entre jeunesse du XXIème siècle et, en vrac, la musique classique (contemporaine, baroque, liturgique, etc…), le théâtre (dès lors qu’il n’est pas comique), la danse (dès lors qu’elle n’est pas urbaine ou folklorique, patrimoniale ou native) ? Le goût pour la sculpture n’est-il pas effectivement au monumentalisme intagramable, ou aux dérives de Jeff Koons et consort ? Que pèsent encore ces formes face à l’entrée du Cinéma, de la BD et du Jeu Vidéo dans le giron des Arts ? Le dessin n’est-il pas résumé qu’aux nouveaux « romans graphiques » ? L’architecture n’est-elle pas devenue le meilleur vecteur d’expression du luxe et de la démesure ? Que reste-t-il de la poésie, si l’on écarte le slam et la soi-disante « poésie urbaine » ? Du mime, si on écarte la ventriloquie ?

Cette introduction ne sert, avouons-le, qu’à illustrer une expérience personnelle : un sentiment ressenti à deux reprises en une seule semaine, après avoir successivement assisté à un concert de Jazz un mardi, puis à un programme de Musique Baroque le samedi suivant.

Ne nous attardons pas sur les raisons m’ayant conduit à ces deux expériences : contentons-nous de relever que malgré la chance que j’ai eue d’avoir été élevé dans une famille ouverte aux arts, et en avoir retiré une culture générale favorisée par un écosystème relativement privilégié, ma culture, en matière de musique, est restée très majoritairement ancrée sur un socle pop, folk et rock. Autant dire que je ne suis guère familier des musiques dites savantes, et « de conservatoire » (où le Jazz a fait son entrée en 1963…à partir de Marseille, soit dit en passant).

Je ne détiens qu’un maigre aperçu de la culture académique, acquis au contact d’une danseuse de ballet, et d’un (ancien, désormais) cursus dans le monde des arts plastiques. Bref, le propos, ici, n’est pas de statuer sur ma propre propension à comprendre, apprécier ou analyser des formes artistiques « nobles », ni même à poser la question-marronnier de la nécessité d’un savoir préalable pour appréhender une œuvre d’art. Ce dont il est question, ici, c’est de cheveux.

Oui de cheveux car parfois, c’est à l’aide de choses aussi simples et factuelles que se comprennent, ou s’interrogent, des situations complexes.

Dans la petite ville de Salon de Provence, et dans cette petite salle de concert où se produisait le Fabrice Tarel Quartet - comptant ce soir-là en guest un sémillant prodige londonien de la guitare, Tom Ollendorff-, je me suis retrouvé involontairement mêlé à une plaisanterie relative au nombre de « têtes blanches » constituant, de l’aveu du propriétaire des lieux, l’essentiel des fidèles et des habitués du coin, et qu’il s’est trouvé que ne comptant pas parmi cette catégorie de fidèles, je comptais malgré tout parmi les « têtes blanches » présentes.

Quatre jours plus tard, dans un sobre petit temple protestant du centre-ville de Marseille, je fais pareillement le tour, depuis le fond de salle où je me suis réfugié pour aborder ce « Soave Libertate : duos de Monteverdi et Valentini » délivré par l’ensemble Concerto Soave, des spectateurs présents. Jauge à peu près similaire à celle du mardi (moins de 200 personnes), et proportion de « têtes blanches » identique : à vue de nez, à peu près 80%.

La même réflexion stupide me saute au crâne, les deux soirs : quand cette génération de « têtes blanches » aura trépassé, ces salles seront-elles soudainement vides ?

Je me dis immédiatement que non, et que de « nouvelles têtes blanches » prendront le relais. Puis je dézoome. Il y avait des jeunes, dans les deux cas (bon, un peu moins pour le concert baroque à vrai dire ; les « jeunes » avaient plutôt la trentaine, voire un poil plus). Et puis une autre évidence me rattrape : les jeunes présents au concert du Fabrice Tarel Quartet, n’étaient que des élèves de l’école de musique dans laquelle se tenait le concert. Ils n’étaient pas là en qualité de public ni de « spectateur lambda », ils faisaient déjà partie d’un cercle de passionnés, d’experts, de surcroît déjà plus ou moins sur place, dans leur chapelle. Ils échangeaient d’ailleurs avant, pendant et après le concert sur des questions élaborées, et de façon très codifiée. C’étaient eux-mêmes des musiciens, actifs ou en devenir, au même titre que ceux présents pour venir écouter ce « Soave Libertate » : il n’était pas plus difficile de reconnaître dans ces maigres trentenaires de samedi des musiciens de conservatoire, parties prenantes d’un cercle davantage assimilable aux interprètes du soir qu’à de « vrais » spectateurs. D’ailleurs, c’est vers les artistes qu’ils se sont spontanément agglomérés à la fin du récital, là où les « têtes blanches » faisaient la queue pour aller féliciter les organisateurs (qu’ils connaissaient, forcément).

Dans les deux cas, les « jeunes » n’étaient pas un public, mais des affiliés. Des acolytes. Des coreligionnaires. Et j’en reviens à ma réflexion : sont-ce ceux-là qui finiront par constituer à leur tour le futur public de ces futurs spectacle, une fois la tête blanchie ? Ces deux typologies de « publics » ne sont-elles jamais, en puissance, que des excroissances d’elles-mêmes ? S’auto-alimentent-elles ?

Je trouve cette idée poétique. Effrayante, mais drôle.

Deuxième hypothèse : faut-il attendre d’avoir atteint un certain âge, une certaine expérience, une certaine qualité d’ouïe, pour enfin accéder au goût et à la connaissance des plaisirs de ces expressions musicales-là ?

Si oui, Timothée Chalamet a à la fois raison et tort. Raison car objectivement, aucun « jeune du XXIème siècle » qui n’aurait un lien à ces expressions-artistiques-là, ne fait visiblement partie de ces typologies de spectateurs : clairement, les « autres jeunes » n’en ont rien à foutre.

Mais il reste aussi possible qu’un vieux Timothée Chalamet, une fois la tête blanchie, se retrouve lui-même parmi les spectateurs d’un Opéra, ou d’un Ballet, entretemps gagné par la mystérieuse révélation réservée aux chenu(e)s, et goûtant alors à ces formes d’art qu’il dénigre du haut de ses trente ans.

Furtivement, je me rappelle que mes incursions dans les spectacles de danse et (dans une nettement moindre mesure) dans les récitals d’opéra, m’ont systématiquement confronté à ces forêts de « têtes blanches » en tout cas.

Je finis par me redire que j’ai moi-même la « tête blanche » (il se trouve qu’une génétique familiale m’a doté précocement d’une blancheur capillaire marquée) et que je n’ai pourtant jamais éprouvé le moindre frisson au contact de l’Opéra, qui m’a toujours fait profondément chier. Que la plupart des spectacles de danse classique auxquels j’ai assisté (malgré cette fois de réelles fulgurances) ont toujours fini par m’ennuyer, à terme. Que le jazz reste une forme musicale qui peine à me procurer le type de fièvre, de rêverie, d’agitation, de tristesse, d’énergie, de folie, de trépignement, d’extase, d’ivresse, d’espoir, d’élévation, de tréfonds, d’apaisement, d’hyperacuité, d’énervements, de tachycardies, de colères, de frénésies, de pulsion de vie et/ou de pulsion de mort et/ou de pulsions tout court, qu’une quantité quasi inépuisable de brûlots rock, folk, pop ou même urbains. Que la musique baroque, que je découvre à peine, me laisse pour l’heure passablement perplexe, à défaut de me soulever un poil.

Cela fait deux fois en quelques jours que je me retrouve au milieu de ces « têtes blanches » et je me sens comme, disons, le cheveu teint.

Les musiques que j’aime sont peut-être des musiques con. Je suis peut-être passé à côté de la Pierre Philosophale, ratant le mystère de la connaissance. Je suis peut-être passé à côté de la sagesse et du bon goût, coincé quelque part dans une adolescence crasse, immature et aculturée. Mais si ça se trouve, les dizaines de milliers de spectateurs des Arts Académiques, se congratulant entre eux dans des lieux d’élite, se parlant à l’aide de codes et de vocables opaques et exclusifs, se gargarisant de leur érudition et de leur goût, ne sont qu’un ramassis de fats et de pédants se complaisant de leur propre compagnie en s’auto-adjugeant des piédestaux sacralisés.

Au final, je ne crois pas que ce soient les arts d’élite eux-mêmes qui soient à critiquer : sans aspiration à l’excellence, impossible de tenter de s’élever, on file droit à la bassesse. Et de la bassesse, incontestablement, le rock, la pop, la folk et les musiques urbaines en sont confits. Mais dire que petit à petit, ces nuées d’ayatollahs discrets à « tête blanche », gardiens thuriféraires de cultes de moins en moins partagés produisant dans un lent mouvement perpétuel de nouvelles futures têtes blanches en attente de bâton de savoir, alimentent des dynamiques de clivage de plus en plus évidentes, n’est probablement pas une si grande bêtise.

Timothée Chalamet ne vient-il de leur donner raison, finalement ? Lui le multi-oscarisé, le multi-séducteur, le demi-français, la coqueluche des médias, n’est-il un énième soubresaut, une comète de plus, un roitelet éphémère allant rejoindre la grande nuée des pétards mouillés ? Lui, un demi-dieu ? Sa parole, une prophétie ? Allons… Que peuvent donc peser ses millions de spectateurs, de followers, de fans, face à Serge Lifar ou Rudolf Noureev ? A Maria Callas, à Mozart, à Caruso ?

Et soudain, je me dis : que peuvent donc peser Monteverdi, et Fabrice Tarel et Tom Ollendorff face à Nick Cave, Leonard Cohen ou David Bowie ?

Tiens, voilà un cheveux blanc tombé sur mon épaule…