dimanche 22 mars 2026

J’entends parfois à la pause les gars qui sont à la tuerie


Est-ce que ce que l’on demande à un livre, c’est de se faire secouer ?

Est-ce qu’on espère ressentir ça, ce choc frontal, ce froissement de carcasse, en en ouvrant un ?

En tout cas, quand ça arrive, la puissance du truc est telle qu’on ne peut que se demander quelle part effective de magie, de diablerie même, participe effectivement de cette démarche pourtant aussi simple que d’utiliser des signes codifiés pour fixer une parole ou une pensée. 

On parle et on pense sans interruption, comme on respire, tous autant que nous sommes. Rien de plus naturel. Penser sans y penser. Respirer sans y penser. Parler sans y penser. Réfléchir sans y penser. Lire sans y penser. Mais les Inquisiteurs l’avaient bien compris, eux. Eux qui ne voulaient que personne n’ait accès à cette chose aussi simple que de lire des mots comme on les échange quand on se croise et se salue, des pensées comme il nous en traverse l’esprit chaque seconde sans jamais d’interruption, à l’infini. D’empêcher d’avoir accès à cette déflagration. Ce n’était pas pour rien, tout ce jargon latin impénétrable ; le décorum, les ouvrages immenses, les enluminures. Tous ces mystères. Tous ces avertissements. Eux savaient bien à quel point on peut se retrouver secoué, à quel point on n’y est jamais vraiment préparé.

Est-ce que c’est ce que je cherche, pour finir ? Ce que j’espère, à chaque nouvelle couverture ? Est-ce que je me trompe en me disant que derrière ces livres drôles, plaisants, inspirants, éduquants, interpellants, vivifiants que j’avale jour après jour, ne se cache finalement qu’une quête insatiable de moyens de me faire secouer ?  

Parce que c’est terriblement dangereux, de se faire secouer. On en perd les pédales. On s’arrête de se lever, de boire un café, de fumer une cigarette, de regarder le matin et on se met à se lever, à boire son café, à fumer sa cigarette, à regarder le ciel comme la veille mais plus rien ne va. Il y a ce silence qui s’empare de vous comme si les mots agencés d’une façon particulière dans cet ouvrage que vous avez eu l’inconscience d’ouvrir, avaient ce pouvoir d’empêcher provisoirement tous les autres de se former, et d’être dits. Que les pensées qu’il contenait, que les imaginaires qu’il ouvrait, que les vérités qu’il livrait, dans cet ordre choisi, dans ce récit-là, avaient cette force telle qu’un flot de pensées se mettrait immédiatement à dévaler dans votre tête sans que vous n’y puissiez plus rien, vous éloignant aussi sûrement du monde d’avant, du monde dans lequel vous n’aviez pas ouvert ce livre-là, qu’un rêve sans jamais plus de réveil possible.

Un Bonheur Parfait, de James Salter, qui secoue si fort, si profondément et si simplement pourtant, en soumettant votre vie au scanner de l'histoire. My Absolute Darling, de Gabriel Tallent, qui dévore le cœur et dynamite l’amour au milieu de buissons de feuilles mouillées. L’Hypnotiseur, de Lars Kepler, qui fout une pétoche de soi et des autres telle qu’on a du mal à en ressortir indemne. Trust, d’Hernan Diaz, et sa plongée incurable dans les méandres de la solitude. Combien de séismes de cette envergure ? Des dizaines. Des centaines même, à priori. Je me suis tellement fait secouer qu’à force, je me demande si je n’ai pas fini par être gagné par une soif inextinguible de déflagration et qu’en réalité, chaque livre que j’ouvre n’a plus d’autre fonction que d’assurer une sorte d’équilibre, de transition, de pause, de respiration dans l’attente de l’objet suivant qui me soulèvera à nouveau de moi-même. On ne se fait jamais secouer autrement que par surprise, évidemment. Je relâche systématiquement mon attention, pages après pages, jour après jour. Livres moyens après livres insipides, jolis livres après superbes livres, je perds petit à petit mon acuité, mon instinct. Ma vigilance s’émousse. Je finis par me faire avoir, prenant quelques vessies pour des lanternes. Et puis je retombe sur une déflagration.

On se fait littéralement rouer, dans ce cas-là. A chaque fois. On se retrouve le cœur sanglé, à se faire valdinguer aux quatre coins de soi comme un radeau en pleine tempête, un spectacle trop grand étalé à ses pieds, le regard fou, le cerveau  élargi de force, à tenter de héler le monde pour qu’il prenne conscience de la terreur indicible, de la beauté fulgurante ou de l’avènement cosmogonique renfermé dans cette centaine de pages et évidemment, cette fièvre ne se résume jamais qu’à cette même injonction stupide envoyée à qui mieux mieux.

Rien de plus pénible qu’un lecteur en sortie d’ouvrage. Rien de plus rebutant que l’enthousiasme, l’ivresse ou la terreur de celui qui vient de se faire secouer. Rien de plus terrible, non plus, que l’aveuglement des autres. 

Aucun sentiment de solitude plus étourdissant que le genre de sourire distancié qu’on oppose à votre expérience, que cette indifférence polie face à votre éparpillement d’organes, ou cet agacement léger face à votre SPT littéraire. Le même sourire distancié, la même indifférence polie, le même agacement que l’on oppose soi-même aux exaltations littéraires des autres.

Dieu que la littérature est cruelle. Dieu que nous sommes seuls.

Dieu que A La Ligne, de Joseph Ponthus, retourne le foie, la foi, les foies, toutes les fois qu’on l’ouvre. Dieu qu’il convoque nos tréfonds, nos certitudes, nos dénis, nos corps, nos organes, nos héritages, nos pratiques, et les bouscule dans une férocité christique. Dieu que les 8 prix qu’a recueilli ce récit d’une immersion dans le cauchemar ouvrier français n’y changeront rien, tant cette phrase elle-même rapetisse en une dizaine de mots stupides la valeur de cette expérience de lecture-là. Oui, dieu sait qu’il est inutile de vous supplier de lire cet ovni littéraire, comme tous ceux que j’ai eu la faiblesse de citer au hasard de ce post.

Et pourtant, comment ne pas hurler dans le vide, malgré tout, « bon sang, lisez ça » ?

 

« Qu’y comprendrais-tu si je te racontais

Exactement l’abattoir

Ton regard changerait-il sur moi

Me considérerais-tu comme un agent de la banalité du mal

Un salaud ordinaire

Celui qui accomplit sa tâche de maillon de la chaîne dégueulasse et s’en dédouane pour plein de bonnes raisons

 

C’est peut-être atroce à dire mais

Les chefs me demanderaient de tuer les bêtes

Que je le ferais

Il faut bien bosser

J’entends parfois à la pause les gars qui sont à la tuerie

Leur serre la main

Discute un peu

Ils n’ont l’air ni meilleurs ni pires que moi

Ont les yeux aussi lointains et fatigués

Non ceux de barbares sanguinaires

Peut-être

Sans doute

Certains ont-ils aussi un chien qu’ils chérissent

Je ne sais pas

 

L’usine bouleverse mon corps

Mes certitudes

Ce que je croyais savoir du travail et du repos

De la fatigue

De la joie

De l’humanité

 

Comment peut-on être aussi joyeux de fatigue et de métier inhumain »

 

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