lundi 16 décembre 2024

McBrain, le cerveau trompé.

 

Il a 72 ans et après une première victoire sur un cancer du larynx, un AVC a fini par avoir raison de sa carrière au sein du plus emblématique des groupes de survivants de la New Wave Of British Heavy Metal, dans lequel il aura officié durant 42 ans : en regardant les adieux passablement orchestrés de Nicko McBrain sur la scène d’un énième stadium (à Sao Paulo en l’occurrence), je me demande combien de temps ce véritable personnage du rock anglais aurait décidé de continuer à marteler sa théâtrale construction de fûts et de cymbales moulé dans une combinaison vinyle ou un ensemble maillot/short de sport si sa santé ne s’était pas autant dégradée, et je réalise soudain que ce que j’ai assez tendance à reprocher aux politiques s’illustre finalement tout aussi brutalement chez les stars du rock, et par extension, parmi les grands artistes en général.
Le cabotin Pierre Arditi qui foule encore désespérément les planches à en faire un malaise en direct, les Monsieur-muscle Schwarzenegger et Stallone qui endurent obstinément la souffrance de la fonte en espérant continuer à jouer des gros bras (devenus flasques), le triste panorama de téléfilms minables de Bruce Willis qui ne pouvait plus prétendre à retenir ses textes, la mutation mutante de Madonna en Donatella Versace de la pop ou le come-back défiguré de Debbie Harry : qu’il est long et triste le film des stars en panique, documentaire infini d’ego dynamités refusant leur crépuscule… Et il semble bien, soudain, que c’est à l’argent, à la mise en lumière, à la starification, à l’idolâtrie et au Culte de la personnalité que l’on doive cet acharnement à vouloir rester, à vouloir poursuivre, à vouloir jouir encore et toujours de l’ivresse des foules acclamantes et des ors de la notoriété, et non à la seule addiction au pouvoir.
Il y a donc bien une pulsion irrépressible commune à tous ces faux demi-dieux à vouloir durer coûte que coûte dans cet aveuglement entretenant une flamme à l’oxygène gâté dans un pacte faustien voué à l’échec : cette quête impossible n’est donc pas l’apanage des cercles de pouvoir, où d’aucuns tiennent le destin de peuples entre leurs mains manucurées : elle dévore chaque être humain ayant goûté un tant soit peu à l’adulation, sous quelque forme que ce soit…
 
Nicko McBrain (indépendamment du fait qu’on a pu lui reprocher de cacher un manque d’inventivité, voire même de technique, vis-à-vis de son prédécesseur Clive Burr*par une débauche clinquante d’effets de style pompiers mais diablement efficaces) semblait pourtant initialement assez protégé des affres de la starisation : se rendant (volontairement ?) quasiment invisible sur scène derrière une forêt de fûts et de cymbales masquant totalement sa silhouette, jouant pieds nus par confort, un sourire super débonnaire toujours accroché aux lèvres, tout dans ce batteur aux faux airs de quarterback américain extirpé par hasard d’un obscur groupe français en vogue en 1982 semblait contredire une appétence ininterrompue pour «  le pouvoir et la gloire ».
* le plus affreux switch de l’histoire du heavy-metal : chassé d’Iron Maiden après 3 premiers albums sur lesquels sa créativité, sa technique et son avant-gardisme sautaient aux oreilles, Clive Burr se retrouvera à jouer dans le groupe franchouillard dans lequel officiait Nicko McBrain avant lui sitôt à la fin d’une tournée où nos héros nationaux de Trust ouvraient le bal pour la Vierge de Fer : débauché, Nicko Mc Brain passe alors de « Marche ou Crève » à Iron Maiden tandis que le pauvre Clive Burr, tout juste sorti du splendide « The Number Of The Beast », atterrit sur l’affligeant « IV » des déjà demi-pitres de la bande à Bernie Bonvoisin…
Et pourtant. D’humeur totalement cyclothymique malgré cette image faussement positive, le nouveau batteur d’Iron Maiden deviendra très vite une véritable icône dans les milieux spécialisés, non seulement pour avoir été adoubé par le « boss » réputé exigeant d’un des groupes les plus adulés de la planète (le bassiste Steve Harris) grâce à sa capacité à suivre et jouer quasiment toutes les notes de ses compositions virevoltantes, mais aussi pour son renoncement à utiliser une double grosse-caisse comme la quasi-totalité de ses alter-egos, et quelques « signatures » rythmiques clinquantes bardées de syncopes : le galavard continuera donc les tournées marathon et les successions d’albums dans ce groupe ressemblant chaque année davantage à une entreprise menée de main de maître aux codes, au style, au design et aux opérations de marketing impeccablement calibrées, et ce, durant 42 ans.
Partie prenante d’une starification mondiale, Nicko McBrain se retrouvera englué dans l’addiction à la notoriété, aux frasques du rock’n roll, aux royalties en cascade et aux séances de dédicaces : il y ira de ses méthodes, de ses tutos, de ses solo-sessions multi-angles, et c’est la mort dans l’âme, 42 années plus tard, qu’il lui faudra renoncer à ce grand bazar de collants fluos, de slims en cuir, de ceintures à clous, de crop-tops zèbre et de brushing californiens orchestrés sous les caricatures de moins en moins drôles de la mascotte « Eddie », devenue au fil des ans une sorte de grand-guignol tout juste bon à finir sur des t-shirt vintage de top-models et de lycéennes bourgeoises.
72 ans. Même si l’iconographie (et les albums) des seniors d’Iron Maiden sont de moins en moins digestes, Nicko Mc Brain s’est accroché à son statut de star comme un Gérard Larcher de la caisse-claire, un Jacques Attali de la cymbale, un Alain Duhamel du rimshot ou un…François Bayrou du tom-bass. Hélas, il n’arrivait plus à suivre le rythme, au sens propre du terme. Faut dire que la batterie Heavy-Metal, c’est autre chose que la buvette du Sénat ou les salons privés de France 2…

Son remplaçant a immédiatement été nommé : Iron Maiden, c’est pas le gouvernement français, et Steve Harris n’est pas aussi imbu de lui-même qu’Emmanuel Macron, il a un business à faire tourner ; le super-groupe du Heavy-Metal mondial ne connaîtra ni tergiversation, ni pause, y compris commémorative. Le successeur de Nicko McBrain s’appelle Simon Dawson et il a 66 ans. Un Gabriel Attal du rock, quoi.

vendredi 6 décembre 2024

La chair de la chair


Il se demanda si l’un d’entre eux au moins avait conscience de l’état dans lequel ils se trouvaient. A quel point ils étaient eux-mêmes perdus, épuisés par une lutte interminable d’où rien n’émergeait que de sombres envies de solitudes immédiatement annihilées par la panique de se retrouver seul. Quand il cherchait à se remémorer sa propre adolescence il retombait systématiquement sur ce mélange confus d’envie de liberté et de dégoût pour le conformisme qui lui paraissait inexact et tronqué, mais ne trouvant rien de plus réaliste il mesurait alors inutilement la distance séparant cette image-là de leurs propres enfants. Avaient-ils à ce point, elle et lui, échoué à masquer le poids du fardeau consistant à continuer de passer un aspirateur derrière une table de nuit ou trouver une idée de repas devant des placards en désordre, pour que les poils de leur progéniture se hérissent à ce point à l’idée de devoir s’y obliger à leur tour ? Quel mystérieux retournement de situation avait abouti à ce que ces êtres en âge de rêver à faire une vaisselle collante dans leur propre évier de studio de dernier étage ou d’y mitonner à plusieurs d’affreux plats de pâtes trop cuites et mal égouttées, soient devenus si rétifs à cette pulsion d’autonomie ?
Il lui semblait ne pas trop trahir sa propre adolescence en estimant qu’il aurait lui-même donné tout ce qu’il possédait – c'est-à-dire rien – pour pouvoir quitter le nid, échapper aux mornes rituels de famille et à la sordide quiétude de l’appartement banlieusard longiligne : que s’était-il donc passé qui fît se transformer leurs propres adolescents en ces malignes créatures égotistes horriblement avides d’amour parental ? Pourquoi cette génération-là, en dehors de fugaces éclairs réveillés au hasard de consultations web, ne trouvait-elle plus la force de haïr ses prédécesseurs comme s’en étaient chargé toutes les précédentes ? Comment pouvait-elle renverser l’ordre naturel des choses avec tant de cruauté pour en venir à quémander cette injuste prolongation d’amour quand eux-mêmes à bout de forces, ne trouvaient plus de direction à suivre au milieu du brouillard s’étant abattu sur leur propre décor en les laissant proches du renoncement à peu près chaque matin au moment de s’habiller, et chaque soir au moment de rentrer ?
Ils continuaient pourtant de réclamer avec un naturel déconcertant. Il leur fallait écoute, prévenance, encouragements ; tout signal de refus ou d’agacement, si léger était-il, revêtait instantanément les atours d’un crime. Existait-il au moins dans leur tête un terme à ce sacrifice ? Et si oui, à quand l’avaient-ils fixé ? Il lui semblait que lorsque le moment acide était venu de mettre en avant le fait de ne pas avoir demandé à être là, ils avaient, sa femme et lui, associé à cette révolte typiquement adolescente une farouche pulsion d’autonomie : leurs enfants, eux, y liait l’exigence despotique qu’ils assument leur parentalité jusqu’au bout, dussent-ils puiser dans leurs ultimes forces. Pire, il lui semblait qu’au plus sa femme et lui signifiaient leur abattement, les jambes tremblantes, les cernes creusés et le cœur au bord des lèvres la main crispée sur un verre, au plus les enfants semblaient horrifiés à l’idée qu’on les bombarde dans ce marasme dont les adultes eux-mêmes parvenaient objectivement si mal à masquer la pénibilité : que ne voulait-on leur mort, à eux-aussi ? Cet alcoolisme déprimant ? 
Ainsi, on en était apparemment venu à accepter comme immoral de souhaiter confronter ses enfants à pareille épreuve et selon cette affreuse logique, il fallait d’autant plus les en préserver en continuant indéfiniment de les chérir et de les servir. Sadisme ultime, il s’agissait de trouver les mots justes pour les rassurer et évacuer leurs angoisses alors même qu'il coulait de plus en plus fréquemment en dessous de sa propre ligne de flottaison, vidé de la vigueur qui lui avait permis autrefois de transformer toute cette dérision en révolte et quand il lui arrivait de tomber sur sa femme enfermée dans la salle de bain, il la découvrait immobile, qui ne faisait même plus l'effort de faire semblant de lire ou de se s'appliquer une crème quelconque. 
Finalement, il se rappela ce repas vespéral réunissant sa famille dans la salle-à-manger de cet appartement d’une interminable tour HLM durant lequel sans crier gare, devant l’auditoire médusé de son épouse et de ses trois fils, son propre père avait éructé à haute voix, en bout de table, les yeux rivés sur son assiette à moitié entamée, à quel point ils le faisaient chier. Que sa vie était nulle, merdique et sans attrait. Il devait avoir dix ans, peut-être douze.
Décontenancé, il éteignit sa cigarette, rassembla ses forces et se leva pour s’approcher du lavabo. En se superposant soudainement à l’âcreté du café, le goût du dentifrice lui donna la nausée. Il redressa légèrement la tête et tomba sur son reflet, un filet baveux garni de bulles maculant les poils de son menton. 

mardi 5 novembre 2024

Profession : Charon

Au tournant des années 90 j’étais à une croisée des chemins. Enfin, c’est ce que je croyais à ce moment-là. Je pouvais compter sur une éducation rock empruntée à un frère aîné né en 66 via une impressionnante collection de vinyles, et donc d’un socle assez solide en matière de rock sudiste, de nouvelle vague heavy metal anglaise et de fondamentaux blues et rock progressif, que je venais de copieusement malmener le long d’années collège, puis lycée. On était fin 80, en plein dans le courant goth-wave que j’avais personnellement atteint via une courte incartade punk initiée au contact des 1er albums de Trust ou d’Iron Maiden (je ne connaissais encore ni les New York Dolls, ni les Stooges, ni le Gun Club), quelques morceaux de bravoure de Motörhead, et de joyeux drilles hexagonaux comme Oberkampf : les Cramps et autres Stray Cats avaient mis assez vite tricardes les excentricités de The Exploited et autres Dead Kennedys en finissant de me tracer une voie royale bordée des coups d’éclats de New Model Army jusqu’aux bras des Lords Of The New Church, de Birthday Party puis de Bauhaus, et de là, la longue nationale 80’s s’était déroulée dans la spirale Siouxsie&The Banshees/Joy Division/The Cure/And Also The Trees, avec une approche prudente de Leonard Cohen et une autre de Laurie Anderson : le 1er me demanderait plus d’attention bien plus tard, la 2nde m’entraîna dans les limbes électroniques de Krafwerk, de Devo, de Yazoo puis d’Anne Clark, et enfin, de Depeche Mode.

Ce fut grâce à cet ultime engouement synthétique, et l’achat de cette batterie électronique pour les répétitions de « Vox In Excelso », projet de deux frères camarades de classe joueurs de DX7 m’ayant « recruté » pour jouer dans leur garage, que j’entamais une longue ère de répétitions fumeuses en qualité de pseudo-batteur (stoppée finalement à temps, heureusement).

Je ne crois pas aux apprentissages isolés. En matière de musique, je reste convaincu que seul l’échange, à défaut d’une certaine forme de mentorat, permet de dépasser ses certitudes et ses zones de confort : c’est la chambre d’ado de mon frère, jouxtant ma chambre d’enfant, qui m’a  forgé aux décibels australiens d’AC/DC et de Rose Tatoo, aux riffs teutons d’Accept et de Scorpions, ou français de l’Abrial Stratagème Group et de Warning ; transformée en coin fumeur de bacheliers, c’est encore à cette chambre mitoyenne que je dois ma découverte d’Echo & The Bunnymen, des Dogs, de Flock Of Seagulls, d’Hoodoo Gurus, d’Opposition, des Chameleons, de The Passions ou encore de The The, quand mes nouveaux camarades de collège aux cheveux encore timidement crêpés m’ouvraient les portes d’Xmal Deutschland, de The Cult, de Christian Death et de Kas Product, jusqu’à ce qu’une muse aux chaussures pointues ne m’initie aux Jesus And Mary Chain, à Cocteau Twins, à Dead Can Dance et aux Sisters Of Mercy.

Pour une raison que je ne m’explique pas, personne ne parlait vraiment de Bowie, à ce moment-là. Dieu sait ce que la « new-wave » lui devait pourtant, à lui et à Brian Ferry, mais il ne se résumait  essentiellement qu’à une scène de l’adaptation cinématographique d’Uli Edel du « Nous, les enfants de la Station Zoo » (plus connu en  tant que « Moi, Christiane F… »), dans lequel il délivrait un live terriblement graphique… Pour l’anecdote, j’apprendrais bien plus tard que Bowie se produisant chaque soir à Broadway à l'époque du tournage (octobre 1980), Ulrich Edel a dû redécorer le Hurrah, un nightclub de New York, pour tourner cette séquence afin qu’elle rappelle à peu près le club de Berlin dans lequel la scène s’était réellement passée… Tout avait l’air pourtant si « allemand », dans ce « Station To Station » en blouson rouge… Je suis donc resté fasciné par David Bowie uniquement à l’image, dans « Furyo » d’abord, puis évidemment dans « The Hunger » (avec cette autre scène d’ouverture inoubliable, tous les fans de Bauhaus me comprennent) sans me douter un seul instant, durant encore dix longues années (oui, je sais…) qu’il était tellement autre chose que l’andouille gesticulante de « Dancing In The Street »… Bref.

C’est de la même façon qu’un énième groupe de garage (de cave, en l’occurrence) dans lequel je me suis retrouvé un peu plus tard derrière les fûts d’une Tama Superstar couleur lie-de-vin m’a fait rencontrer un guitariste qui m’a fait à son tour l’offrande d’une découverte, et changer de route. Vaguement obsessionnel comme on le devient tous probablement un peu à la pratique d’un instrument, je me vautrais alors dans le travers de la fascination pour la virtuosité, noyé dans la discographie de Zappa, des premiers Yes et de King Krimson, en avouant quelques détours du coté de Toto et de Steve Lukather, voire de Joe Satriani, ne choisissant plus que  la plupart de mes nouveaux « coups de cœur » en fonction de la technique du batteur : je dévorais Jack DeJohnette avec Herbie Hancock ou Miles Davis, Narada Michael Walden avec Jeff Beck, Dennis Chambers avec John Scofield, Sheila E. avec Prince, et « Spectrum » de Billy Cobham me servait de livre de chevet.  Autant dire que ma culture Blues se résumait à quelques brûlots sudistes musclés du type du « Marauder » de Blackfoot et des deux premiers AC/DC : finalement presque rien. Un immense retard à rattraper. Un fossé, un autre univers à explorer. Ce guitariste m’ouvrit une nouvelle « porte de conscience » : Robert Johnson, BB King, puis très vite Larry Mc Cray, Johnny Winter, Jimi Hendrix évidemment, JJ Cale, Robert Cray, Muddy Waters, Lightnin’ Hopkins, la liste finirait par être ennuyeuse mais tous me ramenèrent aux sources de la passion initiale ancrée par mon frère aîné, jusqu’à trois bombes allant durablement dynamiter ma décennie suivante : le ZZTop de la décennie 70>79, Stevie Ray Vaughan, et Rory Gallagher.

De fil en aiguille, période aidant, de Zappa je passai à Living Colour (avec sa triplette associée King’s X/Fishbone/Jane’s Addiction), de Prince aux Funkadelic et Parliament de George Clinton, de John Scofield à John Mellencamp, d’Herbie Hancock à TM Stevens, dans un joyeux foutoir de blues pur et dur d’une part, et de « funk fusion » de l’autre.

Pendant ce temps, la vague Grunge et le revival rock anglais passaient sous mes fenêtres dans mon indifférence crasse et distanciée : j’étais occupé ailleurs. Je jetais un œil désabusé sur le clip de « Smells Like Teen Spirits » passant sur TV6, ignorais scrupuleusement Oasis, The Verve, Eels, et Blur : le seul combo « anglais » ayant mon attention était Supergrass, et le seul combo grunge, Soundgarden. Aérien, royal, indéboulonnable, Nick Cave continuait d’hanter mes platines avec une constance invariable, me rapprochant aussi sûrement de Leonard Cohen que possible, auquel je succombai, paradoxalement, après à la lecture de « Beautiful Losers ».

Probablement saturé de qualitatif (!), je finis par replonger dans le heavy-metal jusqu’à la lie à mes 30 ans, assoiffé de 2nd degré, d’adrénaline et de colère ouvrière : il faut dire que j’officiais dans une salle de concert en pleine apogée, et que le maelstrom permanent de lives auxquels j’assistais m’avait placé dans une posture inédite : j’étais moi-même devenu un « passeur/prescripteur ».

Avec le recul, rien de pire que cette situation où l’on n’apprend plus rien, convaincu qu’une « culture 360° » laquée, acquise jour après jour au contact quasi quotidien du rock, du rap, du reggae, du jazz, du blues, de la chanson française, du nu-métal et de l’émo avait fait de moi une sorte d’érudit. J’étais devenu blasé, et donneur de leçons.  Je m’acoquinai donc avec un trio de survivants 80’s et en leur compagnie, replongeai avec délectation dans l’univers de mon enfance dans une aventure amplifiée de reprises méticuleusement piochées dans le spectre des slim-héros : Judas Priest, Accept, Trust, UFO, Rainbow, Scorpions, Iron Maiden, Uriah Heep, WASP : les santiags aux pieds, j’avais quitté les fûts pour le chant et écumai les bars de bikers le micro à la main dans une catharsis libératoire (et logiquement avinée).

Un nouveau prophète me sortit de cette ornière à l’aube des années 2000 : leader charismatique d’un groupe shoegaze en train de créer une hype locale, érudit au possible et fan de Brian Eno, il me renvoya dans les cordes salvatrices de mon ignorance, avec un rattrapage en bonne et due forme de toute la vague indie à laquelle j’avais fait la nique : à mesure que l’époque me confrontait à l’arrivée des Strokes, des Arctic Monkeys, des Rakes et autres Franz Ferdinand, il me fit découvrir Oneida, Sonic Youth, Shellac, DeerHunter, les Liars et (re)découvrir calmement les Beatles, My Bloody Valentine, David Bowie et le Velvet Undeground tandis que je m’intéressai à nouveau à de nouvelles choses et en recreusai certaines autres, de Morphine à Talk Talk et à Sixteen Horse Power en passant par Ween et les Swans ou Godspeed You Black Emperor, jusqu’à cette claque inopinée reçue en pleine poire un beau matin de juin 2012, au réveil d’une soirée particulièrement arrosée, à souffler devant ma télé : un quintet d’inconnus habillés de noir déboulant sur le plateau du Live de la Semaine de Canal +. Ce fut ma dernière révélation, 12 ans en arrière : Mark Lanegan. Pas un mois sans que ne revienne sur ma platine, depuis, un des albums solo de ce gars-là.

Plus une seule révolution émotionnelle de cette ampleur-là, non plus. Ce fut la dernière.

Je navigue désormais entre de régulières incursions dans l’Americana des 70’s (CSN&Y en tête), d’incontournables retours dans les discographies de Lou Reed, de Nick Cave et des Beatles, quelques incartades chez Jack Black, Lana Del Rey et David Eugene Edwards, ceci pour compenser la probable dernière prescription stylistique de cette longue quête musicale d’un Graal : celle de ma fille, et de ses propres enthousiasmes encore génialement totalitaires pour la « musique urbaine », dans laquelle je trouve parfois de nouveaux plaisirs fugaces à mesure que je m’efforce de m’intéresser à ses propres fulgurances.

Je ne pense plus, désormais, connaître d’autre illumination de l’ampleur de celles que j’ai connues : je pense que ma quête de « prescripteur/mentor » a pris fin, et que j’ai réuni autour de moi l’ensemble des œuvres qui constituent mon bonheur acoustique, où se sont glissées entretemps quelques œuvres de Debussy et de Chopin.  

J’assiste encore à quelques concerts avec plaisir, sans jamais plus ressentir de déflagration massive physique. J’aime la musique dans son ensemble, sans parti pris, mais ma famille est constituée. Son arbre généalogique, fort de près de 900 pièces, est à portée de ma main.

Je me sens comblé, et serein, en regardant une époque qui génère des œuvres et des auteurs avec une frénésie inégalée et une richesse déroutante, dans une facilité d’accès, de diffusion et de partage inédite ; je la regarde reléguer définitivement le rôle de « passeur » au passé, en pensant qu’il n’y a plus de prescripteur ni de découvreur, et qu’il n’y a désormais plus rien à transmettre que de l’Histoire.

Je me suis régalé.  

jeudi 26 mai 2022

Apulée 2022

"Nous vivions alors dans une époque étrange, comme celles qui d'ordinaire succèdent aux révolutions ou aux abaissements des grands règnes. Ce n'était plus la galanterie héroïque comme sous la Fronde, le vice élégant et paré comme sous la Régence, le scepticisme et les folles orgies du Directoire; c'était un mélange d'activité, d'hésitation et de paresse, d'utopies brillantes, d'aspirations philosophiques ou religieuses, d'enthousiasmes vagues, mêlés de certains instincts de renaissance; d'ennui des discordes passées, d'espoirs incertains, - quelque chose comme l'époque de Pérégrinus et d'Apulée. (...) L'ambition n'était cependant pas de notre âge, et l'avide curée qui se faisait alors des positions et des honneurs nous éloignait des sphères d'activité possibles. Il ne nous restait pour asile que cette tour d'ivoire des poètes, où nous montions toujours plus haut pour nous isoler de la foule. A ces points élevés où nous guidaient nos maîtres, nous respirions enfin l'air pur des solitudes, nous buvions l'oubli dans la coupe d'or des légendes, nous étions ivres de poésie et d'amour. Amour, hélas! des formes vagues, des teintes roses et bleues, des fantômes métaphysiques. (...) Quelques uns d'entre nous néanmoins prisaient peu ces paradoxes platoniques, et à travers nos rêves renouvelés d'Alexandre agitaient parfois la torches des dieux souterrains, qui éclaire l'ombre un instant de ses traînées d'étincelles."

Sylvie, Gérard de Narval - 1853.

jeudi 5 mai 2022

Et la Lumière Tue...

Parmi les ravages concomitants à l’avalement numérique de notre planète, la liste d’effets pervers plaqués sur le monde de la musique s'allonge avec la même constante. Le mouvement digital reproduit sa loi dysfonctionnelle: ultra-démocratisation des techniques, matériaux, outils et savoirs partant de la même promesse de donner tout à tous en cassant les chaînes de l’élitisme social, moral et économique, et livrer des technologies de plus en plus sophistiquées, de plus en plus efficaces, de plus en plus compactes, de plus en plus puissantes, de plus en plus souples, à des usagers de plus en plus autodidactes, de plus en plus autonomes, de plus en plus perspicaces, de plus en plus affirmés, de plus en plus affranchis, et de plus en plus puissants. On assiste ensuite au paradoxe systémique faisant émerger de très forts sentiments d’unicité d’un mécanisme de généralisation: en résumé, le numérique livrant massivement tout à tous génère chez chacun l’absurde sensation de son unicité. 

dimanche 24 avril 2022

En anticipation, on a constamment six mois de retard

Et puis il y a ce jeune type de 35 qui prévoit la fin du capitalisme dans deux siècles tout en déplorant que la mode post-apocalyptique qui inonde nos fictions s’obstine à vouloir raconter un « après » sempiternellement tourné autour de survivants « après la fin du monde », alors qu’il n’y a déjà plus d’autre option que d’évoquer le « pendant » que nous traversons, ne serait-ce que pour montrer que tout ce qui était bien, va rester: le collectif, et la beauté des paysages.

jeudi 14 avril 2022

Dallas : rififi au pays de la badiane

:::: Episode 1

Stetson 1 - Henri-Louis est un rude suisse (oui c’est possible) vivant à Pontarlier, Franche-Comté, fin XVIIIème: on est en plein Jura, dans la 2ème ville la plus haute de France après Briançon. Autant dire en montagne, quoi. Indépendamment du fait que son père exerce la bien noble profession de bouilleur de cru, on a tendance un peu partout dans le pays à se réchauffer le gosier à grands coups d’absinthe en famille, comme le montre cette photo prise au hasard à Oraison (qui est située bien plus bas, ce qui ne constitue pas pour autant une raison valable pour ne pas s’endimancher la glotte) où l'on pose fier de se déchirer la cafetière en écartant les jambes façon « manspreading », décontracté du gland (comme disait Gégé avant qu’il ne s’auto-caricature via de risibles amours contrariées avec son ami Vladimir).