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dimanche 24 avril 2022

En anticipation, on a constamment six mois de retard

Et puis il y a ce jeune type de 35 qui prévoit la fin du capitalisme dans deux siècles tout en déplorant que la mode post-apocalyptique qui inonde nos fictions s’obstine à vouloir raconter un « après » sempiternellement tourné autour de survivants « après la fin du monde », alors qu’il n’y a déjà plus d’autre option que d’évoquer le « pendant » que nous traversons, ne serait-ce que pour montrer que tout ce qui était bien, va rester: le collectif, et la beauté des paysages.

lundi 28 janvier 2013

Voulez-vous errer avec moi ?

Un peu de temps passé loin de la plume, et pour cause : ci-dessous, une belle petite liste à l'intitulé croquant :
Pré-apocalyptique, suivie du Retour à la bougie

On y va ? Commençons par une délicate leçon de savoir-vivre.

« Mon bâtard t’a-t-il jamais raconté comment je l’avais eu ? »
Cela, oui, il le savait, à son soulagement. « Oui, mes… m’sire. Vous avez rencontré sa mère lors d’une chevauchée, et sa beauté vous a ébloui.
-Ebloui ? » Bolton s’esclaffa. « A-t-il employé ce mot-là ? Mais ce garçon a une âme de barde… toutefois, si tu crois à cette chanson-là, tu es sans doute plus abruti que le premier Schlingue. Même cette histoire de chevauchée est fausse. Je chassais le renard sur les bords de la Larmoyante quand je suis arrivé à un moulin, et j’ai vu une jeune femme qui lavait son linge dans le courant. Le vieux meunier s’était déniché une nouvelle épouse, une fille qui n’avait pas la moitié de son âge. C’était une créature grande, souple comme un saule, très saine d’apparence. De longues jambes et de petits seins fermes, comme deux prunes mûres. Jolie, dans un genre assez commun. Au moment où j’ai posé les yeux sur elle, je l’ai voulue. Comme c’était mon dû. Les mestres te raconteront que le roi Jaehaerys a aboli le droit du seigneur sur la première nuit afin d’apaiser sa mégère d’épouse, mais où règnent les anciens dieux, persistent les anciennes coutumes. Les Omble ont préservé la première nuit, eux aussi, même s’ils le nient. Certains clans des montagnes, également, et sur Skagos… ma foi, seuls les arbres-cœur voient jamais la moitié de tout ce qui se pratique sur Skagos.
Ce meunier avait célébré son mariage sans ma permission ni ma connaissance. L’homme m’avait floué. Alors, je l’ai fait pendre et j’ai exercé mes droits sous l’arbre même où il se balançait. A dire vrai, la garce valait à peine le prix de la corde. Le renard s’est échappé, qui plus est, et durant le retour à Fort-Terreur ma cavale favorite s’est mise à boiter, si bien que, l’un dans l’autre, la journée a été une déception. »
Le Trône de Fer / « Les Dragons de Meereen » –George R.R. Martin (traduit par Patrick Marcel)

Enchaînons avec cette petite réflexion sur ce qui pousse les hommes à devenir meilleurs.

"Vous avez déjà entendu parler de “guerre totale” ? Une expression assez commune en histoire. A chaque génération, on trouve un taré gonflé comme une outre qui clame à qui veut l’entendre que son peuple a déclaré la « guerre totale » à un ennemi quelconque… Toute la population, hommes, femmes, enfants, tout le monde voue sa vie entière à la victoire. Des conneries, oui. Et pour deux raisons. Jamais aucun pays ne se prononce à 100% pour la guerre. C’est statistiquement impossible. Un pourcentage très important, OK, des gens qui travaillent dur pendant longtemps, mais tout le monde ? Tout le temps ? Non, certainement pas. Qu’est-ce que vous faites des malades, des vieux, des objecteurs de conscience ? Qu’est-ce que vous faites des blessés, des jeunes ? Vous y pensez, vous, à la guerre, quand vous buvez un coup, quand vous dormez, quand vous prenez une douche, quand vous chiez un coup ? A chaque fois que vous allez aux chiottes, c’est « un pas de plus vers la victoire » ? Premier point. Deuxième point, toute nation a ses limites. Il existera toujours des individus désireux de sacrifier leur vie. Ils peuvent même représenter une proportion non négligeable de la population, mais leur nombre finira toujours par atteindre une limite tant physique que psychologique. Pour les Japonais, il aura fallu deux bombes atomiques. Pareil pour les Vietnamiens si on en avait balancé deux de plus, mais Dieu merci, c’est nous qui avons atteint notre limite avant d’en arriver là. C’est ça, la guerre. Deux camps qui essayent de se pousser l’un l’autre au-delà du supportable. Les experts ont beau adorer parler de guerre totale, cette limite est toujours là… Sauf pour eux. Les morts-vivants.
Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous affrontions un ennemi qui nous avait déclaré la guerre totale. La vraie. Il n’avait aucune limite. Il ne négocierait jamais. Il ne se rendrait jamais. Jusqu’au dernier. Voilà ce que nous devions combattre. »
“World War Z” - Max Brooks (traduit par Patrick Imbert)

Pénétrons légèrement davantage dans les méandres du sujet zombiesque, si vous le voulez bien :

"Dans les ombres du verger, une silhouette se tortille et gémit auprès d’un arbre. Ligotée avec de la corde et du Gaffer, la prisonnière se débat inutilement. Philip s’approche et lève son arme. Il braque le canon du revolver entre les deux yeux et se répète qu’il faut en finir rapidement : percer l’abcès, enlever le mal, faire le travail.
L’arme tremble dans sa main, son doigt se fige sur la détente et il laisse échapper un soupir douloureux.
- Je ne peux pas, murmure-t-il.
Il baisse son arme et regarde sa fille. A deux mètres de lui, ligotée à l’arbre, Penny hurle avec la férocité avide d’un chien enragé. Son petit visage de poupée de porcelaine s’est fripé et décoloré comme une courge pourrie, ses yeux d’enfants sont devenus de minuscules boutons couleur de plomb et ses petites lèvres innocentes, maintenant noircies, se retroussent sur des dents jaunes. Elle ne reconnaît pas son père.
C’est cela qui arrache le cœur de Philip. Il ne peut s’empêcher de se rappeler le regard de Penny chaque fois qu’il allait la chercher à la crèche ou chez sa tante Nina à la fin d’une longue et rude journée de travail. Son regard qui s’éclairait, rempli d’enthousiasme et d’amour, ses grands yeux bruns lui donnaient la force de continuer. A présent, cette étincelle s’est éteinte pour toujours, enfouie sous une taie grise. Philip sait ce qu’il a à faire. Penny gronde. Les yeux de Philip se remplissent de larmes.
- Je ne peux pas, murmure-t-il de nouveau en baissant la tête.
La voir ainsi le rend fou de douleur et de rage. Il entend la voix : Fends le monde en deux, éventre-le, arrache-lui sa saloperie de cœur. Maintenant.
“The Walking Dead / L’Ascension du gouverneur” – Robert Kirkman & Jay Bonansinga (traduit par Pascal Loubet)

Enchaînons par cette excitante petite virée shopping....

"Il porte sur son gilet bleu un badge de travers et partiellement visible qui annonce WALLMART et ELMER K. L’insigne orné d’un smiley est souillé de sang. Lilly fixe un moment le pauvre Elmer K. décapité avant qu’ils s’enfoncent à l’intérieur du magasin vide.
L’air presque aussi froid qu’au-dehors sent le moisi, la pourriture et le rance comme un compost géant. Des constellations d’impacts de balles couronnent le dessus de l’entrée du salon de coiffure à gauche, tandis que des éclaboussures de sang souillent celle du magasin de lunettes à droite. Les rayonnages sont vides, déjà pillés, ou renversés.
Josh lève une main pour que ses compagnons s’arrêtent un moment, le temps de tendre l’oreille. Il scrute l’immense supermarché, couvert de cadavres sans têtes, de traces de carnage, de chariots renversés et de détritus. Les tapis de caisse sur la droite sont immobiles et souillés de sang. Le rayon pharmacie, cosmétique et beauté est criblé de balles. Plus ils s’enfoncent dans le magasin, plus l’obscurité grandit. Une faible clarté pénètre dans le rayon alimentation au bout à droite, pour éclairer un mélange de déchets, débris de verres et restes humains, tout comme dans les rayons habillement, ameublement et fournitures de bureau, à gauche, où sont éparpillés des vêtements et des mannequins renversés. Les rayons du fond du magasin – jouets, électronique, articles de sport et chaussures- sont plongés dans le noir complet.
Seuls les rayons argentés de l’éclairage de secours, qui fonctionne sur batteries, éclairent les profondeurs des rayons plus éloignés.
Ils trouvent des torches dans le rayon quincaillerie et éclairent les tréfonds du magasin, repérant tout ce qui peut leur être utile. Ils sont de plus en plus optimistes au fur et à mesure de leur inspection. Une fois qu’ils ont fait le tour des mille mètres carrés, n’ayant trouvé que quelques restes humain en état de décomposition, d’innombrables rayonnages renversés et des rats qui s’enfuient à leur approche, ils sont convaincus que l’endroit est sûr. Pillé, certes, mais sans danger.
Du moins pour le moment.
The Walking Dead / “La Route de Woodbury” - Robert Kirkman & Jay Bonansinga (traduit par Pascal Loubet)

Bon, le monde, ce n'est pas que des humains non plus, hein. Y'a les chiens, aussi.

"Son développement physique fut complet et rapide, ses muscles prirent la dureté du fer, il devint insensible à la douleur ; son économie interne et externe se modifia. Il pouvait manger sans inconvénient les choses les plus répugnantes et les plus indigestes. Chez lui, la vue et l’odorat devinrent extrêmement subtils, et l’ouïe acquit une telle finesse que, dans son sommeil, il percevait le moindre bruit et savait en reconnaître la nature spécifique ou dangereuse. Il apprit à arracher la glace avec ses dents quand elle s’attachait à ses pattes ; et quand il avait soif et qu’une croûte épaisse le séparait de l’eau, il savait se dresser pour la casser en retombant avec ses pattes de devant. Sa faculté maîtresse était de sentir le vent, et de le prévoir une nuit à l’avance. Quelle que fût la tranquillité de l’air, le soir, quand il creusait son nid près d’un arbre ou d’un talus, le vent qui survenait ensuite le trouvait chaudement abrité, le dos à la bise.
L’expérience ne fut pas son seul maître, car des instincts endormis se réveillèrent en lui tandis que les générations domestiquées disparaissaient peu à peu.
Il apprit sans peine à se battre comme les loups, que ses aïeux oubliés avaient combattus jadis. Dans les nuits froides et calmes, quand, levant le nez vers les étoiles, il hurlait longuement, c’étaient ses ancêtres, aujourd’hui cendre et poussière, qui à travers les siècles hurlaient en sa personne. Siennes étaient devenues les cadences de leur mélopée monotone, ce chant qui signifiait le calme, le froid, l’obscurité !
C’est ainsi que la vie isolée de l’individu étant peu de chose, en somme, et les modifications de l’espèce laissant intacte la continuité de la race, avec ses traits essentiels, ses racines profondes et ses instincts primordiaux, l’antique chanson surgit soudain en cette âme canine et le passé renaquit en lui.
« L’appel de la forêt » – Jack London (traduit par Mme de Galard)

Et pour finir, même si cela n'a objectivement rien à voir avec le sujet, une petite prière au Bon Dieu. Si si.

« Je ne pense pas qu’en musique, le fait d’avoir raison ait la moindre valeur ; l’important dans ce domaine n’est pas d’avoir raison, d’avoir du goût, de la culture et tout le reste.
- Certes je suis d’accord. Mais alors, qu’est-ce qui compte ?
- C’est de faire de la musique, monsieur Haller ; aussi bien, aussi souvent et aussi intensément que possible ! Voilà ce qui compte, monsieur. Avoir toutes les œuvres de Bach et de Haydn en tête et être capable de tenir des propos extrêmement pertinents sur celles-ci ne profite à personne. Par contre, si je prends mon instrument et si je joue un shimmy endiablé, cela fera plaisir aux gens, que le shimmy soit bon ou mauvais. Ils l’auront dans les jambes et dans le sang. C’est la seule chose qui importe. Observez les visages un jour, dans une salle de bal, à l’instant où la musique reprend après une assez longue interruption. Regardez à quel point les yeux brillent, les jambes tressaillent, les visages se mettent à rire ! C’est pour cela que l’on fait de la musique.
- Parfait, monsieur Pablo. Mais il n’y a pas que la musique sensuelle ; il y a aussi la musique spirituelle. Il n’y a pas que la musique née dans l’instant présent ; il y a aussi la musique éternelle, qui continue de résonner même lorsqu’on n’est pas en train de la jouer. Quelqu’un peut être allongé seul, dans son lit, et se remémorer en pensées une mélodie de La Flûte Enchantée ou de La Passion selon saint Matthieu. La musique se met alors à exister sans que personne ne souffle dans une flûte ou fasse vibrer les cordes de son violon avec un archet.
- Certainement, monsieur Haller, mais chaque nuit, beaucoup de personnes solitaires et rêveuses reprennent également en silence Yearning et Valencia. Même la plus pauvre des dactylographes travaillant dans son bureau a le dernier one-step à la mode en tête et tape sur les touches de sa machine au rythme de cette musique. Tous ces êtres esseulés ont raison. Je me réjouis qu’ils portent en eux cette musique silencieuse ; que ce soit Yearning, La Flûte Enchantée ou Valencia. Mais d’où leur viennent donc ces mélodies solitaires, muettes ? Ils les trouvent auprès de nous, les musiciens. Elles doivent d’abord être jouées et entendues ; il faut les avoir dans le sang pour pouvoir y penser dans sa chambre et en rêver.
- Je suis d’accord, dis-je froidement, néanmoins, il est incongru de mettre sur le même plan Mozart et le dernier fox-trot. En outre, cela ne revient pas au même de jouer devant les gens une musique divine, éternelle, ou une musique éphémère, de piètre qualité. »
Dès que Pablo perçût de l’irritation dans ma voix, il s’empressa de prendre un visage aimable, me caressa tendrement le bras et se mit à parler avec une douceur incroyable.
« Ah, cher monsieur ; c’est vrai, vous avez peut-être raison d’évoquer l’existence d’une hiérarchie. Je ne m’oppose assurément pas à ce que vous placiez Mozart, Haydn et Valencia aux niveaux qui vous conviennent ! Cela m’est absolument égal. Je n’ai pas à établir ces différents niveaux ; c’est une chose que l’on ne me demande pas. Mozart sera peut-être encore joué dans cent ans, alors que Valencia ne le sera probablement plus dans deux ans. Je crois que, dans ce domaine, nous pouvons nous en remettre tranquillement au Bon Dieu. Il est juste et c’est lui qui décide de la durée de toutes les existences, même de celle de chaque valse et de chaque fox-trot. Il fera sûrement ce qu’il faut. »
« Le Loup des steppes » – Herman Hesse (traduction française Alexandra Cade)

Voilà. C'était la liste des dernières lignes lues durant ce tiédasse mois de décembre 2012, et les premières abordées en ce mois de janvier glacial.
A vous les studios.

samedi 15 septembre 2012

Je persiste dans la foi que le temps des miracles cruels n’est pas révolu.

« Vous venez d’achever un des romans de science-fiction qui suscita le plus d’enthousiasme et provoqua les plus violentes critiques. Il remporta un prix littéraire et lors de sa parution en librairie en 1948, fut classé parmi les cent meilleurs romans de l’année par la Bibliothèque de New York. (…).
Si j’en crois le critique français Jacques Sadoul, la parution de cet ouvrage en France fut le point de départ de l’intérêt pour la science-fiction dans ce pays. D’autre part, la publication de ce livre stimula l’intérêt pour la Sémantique générale, aujourd’hui enseignée dans des centaines d’universités.
Cela dit, voyons ce qu’on lui reproche. Mon roman fut ainsi décrit par le célèbre critique Sam Moskowitz : « un homme égaré, mutant doté d’un double cerveau, ignore qui il est et passe tout le roman à le rechercher. » (…)
En fait, le « déluge de lettres de protestations de lecteurs qui n’avaient rien compris » se comptait finalement sur les doigts d’une main et demie. Un jeune écrivain amateur publia un article dévastateur sur Le Monde des à en particulier et sur mes autres œuvres en général, dans un fanzine. Cet article pouvait être résumé, si mes souvenirs sont exacts, par la formule : « En tant qu’écrivain, A-E. Van Vogt est un pygmée qui se sert d’une machine à écrire géante. » Le brillant de cette attaque me fit envoyer un article à ce fanzine dans lequel je prédisais une belle carrière littéraire au jeune homme qui avait su rédiger une charge aussi poétique. L’avenir devait me donner raison puisque Daemon Knight devint l’un des meilleurs auteurs du genre un peu plus tard. A lui seul, Knight, dans une diatribe rédigée à vingt-trois ans, me force aujourd’hui à présenter une version révisée de cet ouvrage.
Cette raison n’est cependant pas la seule. La sémantique générale ne cesse de prendre aujourd’hui une importance de plus en plus considérable. Cette expression désigne les systèmes non-aristotéliciens et non-newtoniens, ainsi que l’a défini feu Alfred Korzybski dans Science and Sanity. Ne vous laissez pas effrayer par ces mots : non-aristotélicien désigne simplement un esprit qui ne se conforme plus au mode de pensée, figé depuis bientôt 2000 ans, des disciples d’Aristote. Non-newtonien s’applique au nouvel univers einsteinien tel qu’il est aujourd’hui défini par la science. La Sémantique générale traite du sens des significations. De ce fait, elle transcende et surpasse la linguistique. Son idée essentielle est qu’une signification ne peut être comprise que si l’on tient compte du système nerveux et du système de perception humains qui en sont les vecteurs et les filtres. Ainsi, en raison de limitations de son système nerveux, l’homme ne peut appréhender qu’une partie de la vérité et jamais sa totalité. En décrivant cette limitation, Korzybski emploie le terme « niveau d’abstraction », expression qui chez lui ne comporte aucune nuance symbolique mais signifie seulement « abstraire de », c’est à dire prendre une partie du tout. Il prétend en effet qu’en observant un processus naturel, un homme peut seulement en abstraire – c’est à dire en percevoir – une partie.
Si je m’étais contenté d’exposer les idées de la Sémantique générale, nul n’aurait trouvé à y redire mais en vérité, en tant qu’auteur, j’ai voulu aller plus loin dans l’étude d’une situation paradoxale. Depuis la théorie de la relativité d’Einstein nous savons que, lors d’une expérience, il faut tenir compte de l’observateur. C’est une chose qui est parfaitement admise, par exemple en histoire, où l’on considère que les préjugés raciaux, ou religieux, des écrivains ont pu les influencer. En revanche, la plupart des gens estiment, dès l’instant où il s’agit d’une science dite exacte telle la chimie ou la physique, que la personnalité des observateurs importe peu puisque des opérateurs de nationalité ou de confession différentes arrivent tous aux mêmes résultats. Ceci est faux. Tout expérimentateur scientifique est limité dans son aptitude à abstraire des informations de la nature par le système d’éducation qu’il a reçu chez ses parents puis à l’université. Ainsi que l’indique la Sémantique générale, chaque chercheur introduit son équation personnelle dans ses recherches, c’est pourquoi un physicien dont la personnalité a été modelée de façon moins rigide que d’autres pourra arriver à résoudre des problèmes que ses collègues ne pouvaient solutionner. En d’autres termes, l’observateur est toujours une personne bien déterminée. (…)
Mon héros apprend qu’il n’est pas ce qu’il pensait être ; sa conception de lui-même est entièrement fausse. Mais en réalité, n’en est-il pas de même pour nous tous ? Seulement, nous sommes tellement imprégnés de cette fausseté et nous acceptons si bien nos limitations, que nous ne remettons rien en question. Mon héros, ignorant toujours qui il est, se familiarise peu à peu avec son « identité ». Cela signifie simplement qu’il « abstrait » un certain savoir des évènements et qu’il leur accorde un certain crédit. Peu à peu, il en vient à croire que cette partie de son identité qu’il a ainsi définie est en réalité le tout. (…)
En fait, son identité – donc lui-même – n’existe que parce que son esprit enregistre tous les impacts de l’environnement, c’est-à-dire lui constitue une mémoire. Ainsi, l’autre idée de base de ce livre est que mémoire et identité sont une seule et même chose. (…)
Pour me résumer, la mémoire c’est le soi, et Le Monde des à présente l’homme non-aristotélicien dont toutes les pensées sont nuancées (jamais de blanc et de noir pur) et qui, cependant, ne verse pas dans le cynisme ou la rébellion. Si un tel mode de pensée pouvait pénétrer dans la bourse de Wall Street, dans notre Sud raciste ou dans les états-majors communistes, notre planète y gagnerait grandement. »

Extraits de la Postface de l’Edition Définitive de 1970 de « The World of à » de Alfred E. Van Vogt, « traduit d’enthousiasme par Boris Vian » en 1948.



"- Dis-moi… tu crois en Dieu ?
Il me jeta un coup d’œil inquiet :
- Quoi ?... qui croit encore aujourd’hui…
Je pris un ton désinvolte :
- Ce n’est pas si simple. Il ne s’agit pas du Dieu traditionnel des religions de la Terre. Je ne suis pas spécialiste des l’histoire des religions et je n’ai peut-être rien inventé. Sais-tu, par hasard, s’il a jamais existé une foi en un Dieu… imparfait ?
Il fronça les sourcils :
- Imparfait ? Qu’est-ce que tu veux dire ? En un certain sens, les dieux de toutes les religions étaient imparfaits, chargés seulement d’attributs humains amplifiés. Le Dieu de l’ancien Testament, par exemple, exigeait une humble soumission et des sacrifices, il était jaloux des autres dieux… Les dieux grecs, avec leur humeur querelleuse, leurs disputes de famille, étaient aussi imparfaits que les hommes.
Je l’interrompis :
- Non, je ne pense pas à un Dieu dont l’imperfection résulte de la candeur de ses créateurs humains, mais dont l’imperfection représente la caractéristique fondamentale, immanente. Un Dieu limité dans son omniscience et dans sa toute-puissance, faillible, incapable de prévoir les conséquences de ses actes, créant des phénomènes qui engendrent l’horreur. C’est un Dieu… infirme, dont les ambitions dépassent les forces, et qui ne s’en rend pas compte immédiatement. Un Dieu qui a créé des horloges, mais pas le temps qu’elles mesurent. Il a créé des systèmes, ou des mécanismes, servant à des fins définies, mais qui ont dépassé ces fins et les ont trahies. Et il a créé l’éternité, qui devait mesurer sa puissance, et qui mesure sa défaite infinie.
Snaut hésita, mais il y avait dans son attitude la réserve méfiante qu’il me témoignait ces derniers temps :
- Le Manichéisme, autrefois…
Je l’interrompis aussitôt :
- Rien de commun avec le principe du Bien et du Mal ! Ce Dieu n’existe pas en dehors de la matière, il voudrait se libérer de la matière, mais il ne le peut pas…
Snaut réfléchit un instant :
- Je ne connais pas de religion de cette sorte. Cette espèce de religion n’a jamais été… nécessaire. Si je te comprends, et j’ai bien peur de t’avoir compris, tu envisages un dieu évolutif, qui se développe dans le temps, s’accroît, et ne cesse d’agrandir sa puissance en prenant conscience de son impuissance ? Pour ton Dieu, la condition divine est une situation sans issue – et, ayant compris sa situation, il se désespère. Oui, mais le Dieu désespéré, n’est-ce pas l’homme, mon cher Kelvin ? C’est de l’homme que tu me parles… et ce n’est pas seulement une fichue philosophie, c’est même une fichue mystique.
Je m’obstinai :
- Non, il ne s’agit pas de l’homme. Il est possible que, par certains aspects, l’homme corresponde à cette définition provisoire, mais c’est parce qu’elle comporte beaucoup de lacunes. L’homme, malgré les apparences, ne se créé pas des buts. Le temps – l’époque – les lui impose. L’homme peut servir son époque ou se révolter ; mais l’objet auquel il dévoue ses soins, ou contre lequel il se révolte, lui est donné de l’extérieur. S’il n’existait qu’un seul homme, il pourrait apparemment tenter l’expérience de se créer des buts en toute liberté – apparemment, car l’homme qui n’a pas été élevé parmi d’autres humains ne peut devenir un homme. Et celui… celui auquel je pense… il ne peut exister au pluriel, tu comprends ? (…)
Un long moment, nous contemplâmes les vagues noires ; une tâche pâle, allongée, se dessinait à l’est, dans la brume qui voilait l’horizon.
Sans détacher son regard du désert miroitant, Snaut demanda soudain :
- Où as-tu été chercher cette conception d’un Dieu imparfait ?
- Je ne sais pas. Je la trouve très, très vraisemblable. C’est l’unique Dieu auquel je serai porté à croire, un Dieu dont la passion n’est pas une rédemption, un Dieu qui ne sauve rien, ne sert à rien – un Dieu qui simplement est.
(…)
Je n’espérais rien. Et cependant je vivais dans l’attente – depuis qu’elle avait disparu, il ne me restait plus que l’attente. Quels accomplissements, quelles railleries, quelles tortures attendais-je encore ? Je l’ignorais, j’ignorais tout, et je persistais dans la foi que le temps des miracles cruels n’était pas révolu. »

Explicit de « Solaris, Wydawnictwo ministerstwa Obrony Narodowej » de Stanislaw Lem, 1961.
(L’oeuvre de Lem, qui explore les problèmes liés à l’existence de l’homme dans des mondes où le progrès technologique supprime tout effort humain, est marquée par l’intervention de sociétés extraterrestres (essaims de mouches mécaniques, océan pensant…) avec lesquelles les terriens ne peuvent pas communiquer. Intronisé membre honoraire de la Science Fiction and Fantasy Writers of America (SFWA) en 1973, il en est radié après de virulentes critiques qu’il émet à l’encontre de « la science-fiction américaine bas de gamme ». Bien que lui soit proposé toutefois une « adhésion ordinaire », il la refuse et enfonce le clou, décrivant cette littérature comme kitsch, pauvrement écrite et plus intéressée par la rentabilité que par les idées ou les nouvelles formes littéraires. De tous les auteurs américains de science-fiction, il n'adressera d’éloges francs qu'à ... Philip K. Dick.)