lundi 12 décembre 2011

Japoniaiseries

J’ai découvert Murakami avec « Le Passage de la Nuit » ; pas celui de ses romans le plus poussé mais il a eu, pour moi, le mérite d’introduire son œuvre avec beaucoup d’intelligence. Ce fût donc une sorte de chance, car connaissant mes goûts en matière de littérature les probabilités eurent été grandes que je me trouve réfractaire à ce Hit-writer se réclamant de Fante ; il s’en est donc fallu de peu pour que je rate l’embranchement de son autoroute génialement singulière. Pour autant, je ne me considère pas in fine comme un grand lecteur de Murakami. Son onirisme surréaliste persiste à m’incommoder d’une façon ou d’une autre, me renvoyant aux réticences que j’éprouve quasi-systématiquement au contact des formes artistiques issues de la culture nippone, à quelques exceptions près.
Il m’a fallu beaucoup plus de temps pour comprendre qu’il existait un autre Murakami ; en y réfléchissant, j’avais posé à plusieurs reprises un œil circonspect au hasard de critiques et d’allusions à l’auteur nippon m’ayant parues très décalées, voire totalement incongrues par rapport à ce que j’avais pu en goûter. Le voile s’est finalement levé grâce à Frédéric Beigbeder (encore lui !), à l’occasion d’un vibrant hommage rendu à un Murakami, mais non à celui qu’il qualifie lui-même de « grand auteur nobelisable » mais à « l’autre », le prénommé Ryû… comme le héros de Street Fighter.
Sans même avoir pris la peine d’en savoir plus je suis donc tombé amoureux de ce double, recollant enfin les morceaux tout en salivant à l’avance de ce Dark Vador murakamien, interface néfaste et graisseuse de l’autre, jumeau féroce à demi caché, car enfin, qui, en dehors d’une certaine élite et bien sûr des japonais eux-mêmes qui eux, l’adulent et le récompensent de prix, connaît ce Ryû ayant eu le désagréable destin de se vouloir non seulement écrivain, mais aussi homonyme ET compatriote d’un des auteurs contemporains les plus adulés de sa génération ? Avouons-le, ce qui m’excitait tenait dans la promesse d’un plaisir auquel je goûte tout particulièrement : devenir capable de minimiser un talent universel auquel j’avais dû rendre grâce à contrecœur, non pas par pur esprit de contradiction, mais au moyen d’un argument fondé, brillant et quasi-confidentiel m’extrayant soudainement d’une masse consensuelle inévitable – car enfin, il faudrait être con ou aveugle ou ignare ou les trois à la fois pour ne pas reconnaître à Haruki Murakami un véritable génie littéraire - au profit d’une identité distinguée - et distinguable - : à priori, j’en étais convaincu, il allait falloir être con, aveugle ou ignare pour ne pas reconnaître à Ryû Murakami un indéniable terrible talent.
Une fois « Thanatos » en main, la confrontation s’est donc présentée comme la finalisation purement protocolaire d’un contrat conclu par avance et à distance entre Ryû et moi. Il ne restait plus qu’à jouir de mes deux cent trente deux pages et rien que le titre me le disait : l’affaire était entendue. Et puis curieusement – devra-t-on dire, évidemment ? – une sensation s’est installée dès les premières pages : celle d’être plongé dans un bain déjà goûté, un bain que je qualifierai désormais de… tokyoïde. Certes, tout différenciait Ryû d’Haruki : sa crudité, sa narration métallique (qualificatif dont il use d’ailleurs à l’envi), ses personnages inversement maniérés, le décor totalement décalé, l’incongruité de la trame, la virulence des actes, la violence des dialogues, le fatalisme torturé, mais d’autre part, oui, d’autre part, je retrouvais sans l’ombre d’un doute une atmosphère que j’avais rencontrée pour la première fois dans… Le Passage De La Nuit. Creusement insectoïde de la solitude, délabrement affectif, errance nocturne, distanciation entre sexe et amour, délitement des racines et des références, peur primale et lassitude atavique, cruauté gratuite, la liste s’allongeait au fil des pages, inexorablement.
Existait-il donc un nouveau « Tokyo style » littéraire, un courant romanesque nippon en pleine ascension ? Autre hypothèse : j’étais moi-même la cible d’un auto-conditionnement ayant soudé d’une façon ou d’une autre les deux auteurs dans mon esprit au point de trouver de profondes similitudes entre les deux ouvrages, phénomène inconscient par lequel je refoulais une trop grande envie d’y trouver de profondes différences. Troisième hypothèse : je n’étais qu’un lecteur ouest-européen face à deux auteurs japonais, et n’étais capable d’appréhender leur expression respective qu’au moyen d’un cadre restreint dans le giron duquel les deux ouvrages devenaient inévitablement voisins ; les japonais appréhendaient-ils pareillement deux romans d’auteurs français traduits dans leur langue au point de trouver, par exemple, de nombreuses similitudes entre, disons, Maurice Dantec et Jean-Philippe Toussaint ?
Les livres c’est toujours de grandes quantités d’eau. J’en étais à me dire des choses inutiles comme celle-là tout en me rendant compte, mais très lentement, que mon esprit n’inventait rien. Il n’était pas question d’idée nouvelle ou d’une progression quelconque mais juste d’un vagabondage qui m’avait fait échouer sur un lieu commun. Lorsque j’en suis venu à matérialiser l’expression « se plonger dans un livre », j’ai réalisé à quel point mon cheminement venait d’être vain. J’en étais arrivé là tout en lisant ce Thanatos bizarre et obsédant qui venait de me ramener au souvenir d’une après-midi d’août bien réelle où je m’étais retrouvé à déjeuner dehors chez une famille de gitans sédentaires. Leur maison n’avait rien de particulier, elle était vaste et meublée sans aucun goût, il s’agissait de l’une de ces constructions modernes bon marché aux plans rabâchés à l’infini, perchée sur une colline entourée d’un bois humide. En dehors de deux chevaux décharnés paissant dans un pré à l’entrée de la propriété, rien ne ressemblait vraiment à l’idée que je m’étais faite d’une maison de gitan. Les gens eux-mêmes m’avaient semblé très éloignés de l’idée que je m’en étais faite, bien que nous ayons reçu quelques vagues recommandations sur la route concernant quelques élémentaires fautes de goût à éviter. Ils étaient nombreux mais je venais moi-même d’une famille nombreuse ; les femmes étaient brunes et buvaient comme des hommes mais ma femme était d’origine juive et aimait boire. Les hommes étaient petits et très musclés et seul quelque chose dans leur yeux faisaient légèrement vaciller, une sorte de férocité sous-jacente, quelque chose qui fouillait votre propre regard mais dont on pouvait finalement se détourner sans grande difficulté et c’était en fait une sorte de pique-nique élaboré, une grande tablée bancale installée à l’ombre de quelques arbres distordus, il faisait bon, je ne me rappelle pas de ce que nous avions mangé, quelque chose d’assez ordinaire, de la viande et de la salade et des chips par exemple. Après le repas, comme cela arrive souvent, une sorte de léthargie s’était emparée des convives et la tablée s’était flétrie sans réelle organisation ; nous avions fini par nous allonger à même l’herbe à quelques pas à peine des reliefs du repas et les hommes parlèrent de leur voisin qui tirait parfois à la carabine dans la direction de leur maison quand ils faisaient trop de bruit. Les heures ont passé, des conversations décousues et calmes bruissaient sans longueur, des échanges paresseux dénués de fond prononcés à voix basse, tantôt autour de chaises longues tantôt debout, une assiette ou un verre à la main, un bout de gâteau à moitié mangé à débarrasser, avant qu’un mouvement de réveil ne se produise sur les coups de seize heures. Il s’agissait « d’aller se baigner », idée toujours à moitié plaisante mais porteuse de l’espoir de venir à bout de derniers restes de torpeur. En fait nous n’avons fait que quelques pas pour tomber sur une sorte d’étang rectangulaire sans berges, large d’une bonne trentaine de mètres, entouré de buissons d’herbes hautes jaunies. L’eau était verte et quelques canards gisaient au hasard d’ajoncs émergeant par touffes depuis le fond. Une odeur rance remplie d’humidité et de moustique voletait dans l’air avec une certaine gentillesse, rien ne donnait vraiment envie de se plonger là-dedans pas même une véritable chaleur, pourtant ils sont descendus sur les fesses jusqu’à la surface immobile épaisse, s’y sont plongés lentement puis ont effectué quelques brasses grimaçantes à l’affût de remontées de vases ou de nuages de coléoptères, ca a fait des remous marrons, des cris ont fusé, quelqu’un a amené du café puis ils sont remontés sur un bord moins boueux grâce à une main tendue. L’impression générale qui m’en était restée était celle d’un bain putride et une sorte de dégout m’avait saisi à l’idée de plonger des corps dans cette matière pourtant nappée d’une lumière étincelante presque divine dispensée par un soleil à mi-hauteur. En fait, le plaisir doucereux du dîner en fut assombri. Le livre de Ryû Murakami était en train de me faire penser à cet étang, je me baignais dedans à reculons tout en éprouvant un plaisir incompréhensible à cette onde poisseuse et odorante. C’était un instant étrange, je me suis dit aussi que je n’arriverai plus jamais à travailler tout en sachant que ce n’était pas vrai, que je n’avais pas pu arriver à ce stade ou j’aurai pu oublier mon éducation laboriste pour affronter une oisiveté complexe et dépressive telle que je la vivais pour l’heure. Je me suis dit que j’aimerai qu’écrire devienne mon travail, que j’en retire un moyen de subsistance. Je ne suis pas arrivé à m’astreindre à aller me laver et j’ai traîné une grande partie de la matinée dans de vieux vêtements poussiéreux en fumant des cigarettes, les yeux rougis par la nuit mauvaise et inutile que j’avais passée. Je savais que j’avais encore trois livres en réserve et ce sentiment était rassurant, je pouvais tenir encore un certain temps entre lire et écrire, je me disais aussi que lire n’est finalement pas une activité oisive mais plutôt éprouvante où il faut donner de sa personne et subir d’étranges déambulations le corps couvert d’eaux putrides d’étangs inattendus, je me suis dit qu’en fait, la plupart des gens trouveraient ça contraignant de passer des journées entières à lire des choses qui interfèrent l’esprit et maculent le corps, sans autre but, je me suis dit que cela pourrait s’apparenter à une sorte de travail puis j’ai trouvé que cette idée était aussi fausse qu’il était possible d’avoir une idée fausse et il a fallu que je range ma cuisine car l’heure du repas s’avançait, très timide, mais obtuse.

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