vendredi 18 avril 2014

Le Comique Polonais

Bouffon. Espèce de bouffon (que t’es). Injure très populaire dans nos échanges sociaux-linguistiques de fin de civilisation, ce sobriquet, s’il fait appel à un référent particulièrement clair pour la plupart d’entre nous (tu es bravache, agité, voyant, prolixe, mégalo et au final, incompétent, ridicule et pitoyable), est assez injustement employé. Il serait plus subtil de lui substituer le terme de « comique », assez usité aussi, qui, à mon sens, résume mieux le caractère futile, mystificateur et m’as-tu-vu de certains de nos congénères.
La mode d'entretenir des « fous » dans son logis remonte en effet aux Perses et aux Egyptiens. L’'usage passe en Grèce, puis à Rome, deux civilisations avides de perversions exotiques : aux heures des repas, ces personnages orientaux se mirent ainsi à succéder aux traditionnels cubistétères, étonnants danseurs acrobates qui marchaient sur les mains. Cette particularité chorégraphique sera ainsi le premier emprunt d’une longue série que feront les futurs Bouffons à certaines figures folkloriques à travers les époques et les mythes, le danseur cubistétère tournant sur lui-même la tête en bas pour imiter les mouvements d’une noyade ou d’une nage frénétique, ou inversant le sens de la pesanteur pour reproduire parfaitement, à l’envers, les pas de danse les plus courus de l’Antiquité. On peut cependant lire dans ce divertissement une danse très rituelle du fait de l’analogie entre le nom donné à ces danseurs et les pierres cubiques du culte de la Cybèle.
Cybèle (en grec ancien « gardienne des savoirs ») personnifie la nature sauvage ; elle est présentée comme « Magna Mater » et reste sans doute l'une des plus grandes déesses de l'Antiquité. Le centre de son culte se trouvait à Pessinonte (Turquie actuelle), ville fondée par des peuples celtes : après la chute, depuis le ciel, d’un bétyle cubique noir tombé « la tête en bas » sur une de ses arêtes, le roi Midas lui fera ériger son premier temple, le bétyle devenant l'origine de son nom : Kubélè (Un bétyle est une météorite dans laquelle les anciens voyaient la manifestation d'une divinité tombée des cieux. Dans le récit de la Genèse, le nom de « Beith-el » est donné à la pierre de Jacob ; désignés chez de nombreux peuples anciens par le nom de « pierres noires », on en retrouve dans quasiment toutes les religions (cf celle enchâssée dans la Kaaba, à La Mecque)
De nombreux passages d’Homère citent ainsi cette danse étrange qui va rapidement évoluer dans deux directions distinctes : d’une part, en pénétrant les fêtes populaires, elle se désacralise entre les mains des saltimbanques de cirques ambulants, qui se contentent de jouer du ridicule avec les pieds en l’air. Si l’on s’en tient à ce genre de facéties, l’injure de « bouffon » peut alors conserver son à-propos (bien qu’à nouveau, le terme de « saltimbanque », dérivé en « baltringue », semble plus approprié). Mais de l’autre, une part de l’élite tient à anoblir le caractère ambigu de ces « fous » tels qu’ils apparaissent dans les palais antiques : le panthéon gréco-romain accueille donc Momos, fils de Nyx (la Nuit), frère des trois personnifications de la Mort (Moros, Kères et Thanatos), qui réunit tous les attributs qui feront du bouffon une figure aussi populaire que complexe : intriguant, intrépide et aveuglé par le pouvoir, il ne parviendra pas à freiner son insolence et après avoir raillé tous les dieux, il sera finalement prié « d'aller railler ailleurs » et s'installera chez le seul dieu capable de le comprendre : Dionysos, divinité dont on dit qu’elle a été initiée aux secrets des danses et des libations par… la Cybèle elle-même.


Le mot « bouffon », lui, nous vient des bouphonies, les "sacrifices du bœuf": dans le florilège de divertissements mystico-décadents de l’époque, une "comédie sacrée" avait lieu à la suite de l’exécution rituelle du bœuf : pour "dépasser la mort" de l'animal, on tournait en dérision tout à la fois la justice et la religion, à grands renforts de grimaces imitant les édiles de l’époque et de tours d’équilibristes rythmant la farce sanguinolente de rites décadents.
Érasme fait donc à son tour allusion au caractère de révélateur, de miroir grotesque, de dénonciation des abus et des préciosités ridicules de la cour propre à ce « Bouffon ». Très tôt, les bouffons se mirent à suivre une véritable « formation », bien plus adaptée aux hommes d'esprit qu'aux crétins : cet apprentissage, fait tout à la fois de pitreries et de finesses sémantiques, n’aura de cesse d’être raffiné au point que « l’école officielle » qui verra le jour sous François 1er ne fera, en fait, qu’officialiser ce qui a toujours été : un lien étroit entre l’art de la bouffonnerie et le tissage secrets d’œuvres et de plans occultes liés à l’exercice du pouvoir]. Pour autant, ce caractère de noblesse ambiguë à nouveau rapporté par l’historien grec Priscus qui souligne à nouveau la finesse et l’intelligence de l’humour du bouffon royal en 449 n’est pas systématique : il est su par exemple qu’Attila disposait lui aussi d’un bouffon… dont le rôle devait probablement être plus cruellement trivial.
Après qu’on en croise jusque dans les couvents, auprès des abbés et des évêques ( !), ils arrivent jusqu'à la cour des princes et des rois médiévaux : le plus souvent laid et disgracieux, le bouffon moyenâgeux se met en quatre pour exciter le rire de celui qui le paie et le nourrit, n'épargnant rien pour atteindre son but : Bouffon est devenu un métier à part entière. Il doit savoir sauter et gambader comme un singe, danser d'une façon grotesque, jouer de plusieurs instruments de musique (rebec, vielle, trompe ou cornemuse), faire des vers et des chansons, bavarder à tort et à travers, avoir toujours la réplique prête, un conte à débiter, une énigme à proposer ou une histoire folle à raconter ; il est cependant à noter que la satire constitue néanmoins toujours un péril pour « l’artiste », qui, à l’image de sa figure tutélaire Momos, risque toujours au mieux le bannissement, au pire, sa tête, pour une plaisanterie mal digérée... 

A partir de là, on croise des Bouffons partout : aux côtés d’Hugues le Grand, de Saint Louis ou encore de Philippe Auguste… jusqu’à ce que tous les rois de France se mettent à en avoir un « en titre ». L’adoption d’un costume symbolise désormais cette charge dont l’un des principes fondamentaux est la revendication de l’égalité du Bouffon vis-à-vis de son souverain : il le tutoie, refuse de lui accorder des signes de dévouement et lui assène la vérité même lorsqu’elle est désagréable. Le monarque, quant à lui, se prête plus ou moins de bonne grâce à cette insolence. L’art du bouffon évolue donc vers une capacité à « dire les choses » de manière indirecte, jouant continuellement sur la nuance et sur l’ironie. 
Charles V fait éclater le goût royal pour la bouffonnerie : dans un règne traversant la guerre de 100 ans, 3 bouffons trônent à sa cour : un nommé Micton, puis Grand Jehan, et enfin Thevenin de Saint-Léger ; ces trois-là ne semblent cependant pas lui avoir suffi : on lui attribue l’entretien de la première « folle » recensée dans l’histoire, nommée Artaude du Puy. 
Chez Charles VII, tandis que Colart, Dago et Robinet assurent les fonctions de Fous du Roi officiels, un 4ème bouffon, Michon, entre pour la première fois au service d’une reine, Marie d'Anjou. C’est avec Caillette, bouffon de Louis XII, que l’âge d’Or des Bouffons advient : il ouvre la première « lignée » de bouffons, son successeur à la cour étant le fameux Triboulet, le plus célèbre de tous les bouffons de cour, qui remplira aussi sa charge auprès de François 1er : illustré par Rabelais, qui le qualifiait de « marosophe » (le fou-sage), il a été immortalisé par Victor Hugo dans le Roi s'amuse, où il lui confère le « droit de poète ». 
Une Ecole de Bouffons finit donc par voir le jour sous François 1er : elle marque l’évolution définitive du rôle du Fou en Titre : son utilisation à des fins politiques, entre espionnage, intrigues et fomentation de coups d’états, se précise, et de « grands bouffons » entrent dans l’Histoire : Brusquet fut successivement, avec ses comparses Thony et Maistre Martin, bouffon d’Henri II, de François II et de Charles IX. Les plus grandes plumes de son temps louèrent sa vivacité d’esprit (Brantôme, Ronsard, Guillaume Bouchet, Noël du Fail), narrant ses hauts faits et ses nombreux exploits… et mystifications. Car le Bouffon est désormais aussi un peu cartomancien, divinateur et mage.
D’autre part, après que Marie d’Anjou ait ouvert la voie, les reines Marguerite de Navarre et Catherine de Médicis prirent à leur tour trois « folles » ou « bouffonnes » à leur service : Mme de Rambouillet, Cathelot et la Jardinière, craintes comme la peste par toutes les Dames de la cour.
Henri IV et Louis XIII se partagèrent enfin Mathurine, première folle « nommée en titre d'office », et deux bouffons, Guillaume Le Marchand et Nicolas Joubert. 

Le dernier des Bouffons qui eut cette qualité fut L'Angely, qui remplit sa charge non seulement à la cour de Louis XIII, mais encore à la cour de Louis XIV : celui-ci était particulièrement craint, et assez cruel : la crainte de ses railleries était telle que nombre de courtisans achetaient ses faveurs voire son silence, ce qui lui permit d’amasser des sommes considérables qui renforcèrent davantage son audace. Il se montra si effronté et se fit tant d'ennemis parmi les courtisans qu'à nouveau victime du mythe de Momos, il finit par se faire chasser. Il ne fut plus jamais remplacé : son exil signe purement et simplement la suppression de la charge de bouffon de cour en Europe, et l’extinction de la lignée des Bouffons Royaux. 

Bouffon. Espèce de bouffon (que t’es). Mais imaginez maintenant un Bouffon Polonais. Sale Bouffon polonais ! (non seulement bouffon, mais ivrogne, pauvre et paresseux !). Et pourtant. Les derniers des Fous, on l’aura compris, furent reconnus par leurs souverains comme de vrais sages, au point de remplir certaines fonctions politiques : ce fut le cas de Stanczyk (c. 1480-1560), en Pologne. Sa perspicacité politique et le caractère particulièrement efficace de ses raisonnements lui ont permis de rester au service de trois rois polonais successifs au cours du XVIème siècle, et il est ainsi inscrit dans l’histoire de la Pologne comme un homme de grande intelligence, comprenant mieux que personne les enjeux de son époque : symbole du désir d’indépendance de la Pologne, il lui fut attribué un héroïsme fantasmé qui devint l’un des sujets de prédilection du peintre historique Jan Matejko, qui l’illustra dans plusieurs de ses tableaux patriotiques au moment des grandes luttes entre les polonais et les russes. 
Le peintre, connu pour aimer faire intervenir dans ses toiles des personnages anachroniques ou imaginaires plutôt que de s’en tenir aux faits purement historiques, déploie ainsi une peinture empreinte de tragédie, en droite ligne de la peinture romantique. Son portrait de Stanczyk est saisissant tant il exprime, dans un instantané glacial, le paradoxe du personnage comme de la situation : vêtu de son habit burlesque et coiffé de son ridicule bonnet à grelots, il est peint avachi dans un fauteuil en bois, son hochet gisant au sol, ses pieds chaussés ayant recourbé un pan de tapis, chacun des traits de son visage laissant transparaître les pensées les plus sombres et contrastant amèrement avec sa tenue.

L’éclairage indirect et assez froid (dehors, c’est la nuit et on distingue vaguement l’ombre d’un édifice religieux par la fenêtre) montre une table couverte d’une riche nappe sur laquelle sont étalées des lettres dont on devine qu’elles sont la cause probable de son désespoir. Des personnages (probablement le roi et la reine et leurs invités) semblent rire et se divertir, quand le Bouffon, lui, ne rit plus. Les lettres annoncent la défaite polonaise face aux russes : le destin du pays vient de basculer. Personnage central de la toile qui renverse les rôles, le Fou est devenu le centre de la prise de conscience de la tragédie qui s’annonce, quand la cour, encore ignorante de la terrible nouvelle, continue de s’amuser dans son faste ostentatoire. Le Fou, dépossédé de sa facétie, n’est plus que l’ombre de lui-même : les masques tombent, et c’est ici le conseiller saisi par la défaite qui nous est donné à voir. Tout dans son attitude sonne le glas de l’insouciance : aura-t-il la force d’annoncer la terrible nouvelle à la cour par une pirouette, un calembour cynique, un bon mot cruel ou une bouffonnerie ridicule, ou, à cet instant, la comédie n’est-elle déjà plus de mise, « la farce étant morte dans son accoutrement de clown » ?
Bouffon. Espèce de bouffon (que t’es).

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