mercredi 9 avril 2014

L’insupportable supporteur


Le supporter choisit un camp. C’est son essence même : le choix. Pour lui, être, c’est appartenir. C’est ainsi depuis l’aube de l’humanité, comme sur un plateau de baby-foot : attachés mutuellement sur une tige, rigides, têtus, les rouges ne font qu’un face aux bleus, qui ne font qu’un  sur une autre tige en face, pareillement rigides, et pareillement têtus.

Les militants choisissent un candidat, et dessinent des moustaches ou des injures sur les affiches collées par les militants qui militent pour un autre candidat. Sinon, ils les arrachent. Et ils recollent les leurs par-dessus. Après, ils se tabassent. Ils pourraient faire ça en catimini, dans des endroits qu’on leur réserverait pour qu’ils s’amusent, mais non : ce qui caractérise le militant, c’est son besoin vital d’envahir l’espace de son militantisme. Il enfonce des papiers glacés criards contradictoires dans les boîtes aux lettres chaque jour,  tandis que des panneaux mobiles spécialement dédiés à son usage envahissent soudainement  le paysage, pour que nul ne puisse rater cette période de grande élévation durant laquelle les arrachages, les injures et les graffitis vont se succéder sans relâche.

Les supporters choisissent une équipe, et fabriquent des banderoles gigantesques qu’ils cousent scrupuleusement dans des locaux associatifs pour pouvoir déployer dans des stades des injures en format géant mûrement réfléchies à l’encontre des supporters de l’équipe adverse. Sinon, ils leur jettent des trucs dessus. Après, ils se tabassent. Ils pourraient faire ça juste dans les stades, qui sont des endroits qu’on leur réserve pour qu’ils s’amusent, mais non : ce qui caractérise le supporter, c’est son besoin vital d’envahir l’espace de son supporting. Des troupes accessoirisées envahissent le paysage du matin jusqu’au soir, pour que nul ne puisse rater ces moments de grande élévation durant lesquels les chants, les cris, les injures et les défilés vont se succéder sans relâche.

Les manifestants choisissent une injustice, et dessinent des pancartes en carton avec des blagues et des fautes d’orthographe qu’ils peignent scrupuleusement dans des locaux associatifs pour pouvoir les brandir derrière un camion sur lequel un super-manifestant crie des slogans pleins de colère à l’encontre des auteurs de l’injustice en question. Sinon, ils lèvent le poing en l’air en ayant l’air très énervés. Après, ils se tabassent (généralement contre la police). Ils pourraient faire ça dans un endroit précis, l’endroit où généralement d’ailleurs, ils finissent par atterrir, mais non : ce qui caractérise le manifestant, c’est son besoin vital d’envahir l’espace avec sa manifestation. Il marche à la queue-leu-leu très lentement avec plein d’autres manifestants en plein milieu de rues où passent d’ordinaire beaucoup de voitures, et regarde très fièrement autour de lui le dérangement qu’il cause en tapant très fort sur un bidon.

L’individu, lui, choisit de douter.  Il choisit parfois de militer, parfois de supporter, parfois de manifester, mais en renforçant ses convictions par leur mise en opposition avec d’autres convictions, quitte à se retrouver déstabilisé ; il supportera ce qu’il y a de joyeux, de loyal et d’étonnant dans le sport, sans conspuer le vaincu ni sanctifier le vainqueur, parce qu’au fond, il lui semble exagéré d’aduler ce qui ne doit être qu’admiré ; il manifestera ses idées en dénonçant l’arbitraire, mais n’éprouvera pas le besoin prosélyte d’ériger sa cause en autocratie morale.
Il jouera au baby-foot mais lui, tiendra l’embout des tiges au lieu d’y être attaché. Et il supportera les insupportables, parce qu’en sa qualité d’individu, il conviendra que chacun doit rester libre, même de devenir la propriété d’une idée, d’une couleur ou d’une cause.

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