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mercredi 9 avril 2014

L’insupportable supporteur


Le supporter choisit un camp. C’est son essence même : le choix. Pour lui, être, c’est appartenir. C’est ainsi depuis l’aube de l’humanité, comme sur un plateau de baby-foot : attachés mutuellement sur une tige, rigides, têtus, les rouges ne font qu’un face aux bleus, qui ne font qu’un  sur une autre tige en face, pareillement rigides, et pareillement têtus.

Les militants choisissent un candidat, et dessinent des moustaches ou des injures sur les affiches collées par les militants qui militent pour un autre candidat. Sinon, ils les arrachent. Et ils recollent les leurs par-dessus. Après, ils se tabassent.

jeudi 16 janvier 2014

D'anà, d'anà, vei lou pitchoun ques nat !

Quand j’étais petit, je ne ratais aucune Pastorale ; mon père nous emmenait la voir à la paroisse du Lacydon au sein de laquelle on l’avait envoyé passer toute une enfance sous la houlette d’un abbé à la carrure de lutteur antique dont les pieds monstrueux étaient chaussés de ces terribles sandales sacerdotales. Devant les portes d’une salle des fêtes délabrée mais de belle dimension, après m’avoir repéré dans la mêlée de l’incontournable partie de foot qui se jouait avant l’ouverture du rideau - et à laquelle il prenait part par brefs surgissements couronnés de formidables boulets tirés à bout de sandale-, l’abbé me donnait de très grandes tapes dans le dos en me fouillant de ses yeux vitreux déformés derrière des verres de lunettes incroyablement épais, comme pour y chercher un pêché qui n’était pas encore de mon âge, comme un vol de mobylette ou une session de crevage de pneus de voiture. Puis dès que le soir tombait, nous rentrions nous asseoir sur une même rangée de sièges à la feutrine bordeaux sale dans l’atmosphère bon enfant d’une salle bondée, et je me préparais à un grand moment : le spectacle, sorte d’opérette marseillaise brillamment costumée réunissant quelques ténors amateurs locaux, m’époustouflait : les yeux écarquillés, je vibrais sur mon siège à l’écoute de ces voix de stentor louant la période des fêtes dans un fracas de vocalises catéchèses, tremblais aux éclats des pétards qui rythmaient les apparitions d’un diable terriblement effrayant à la voix de basson, riais aux apparitions burlesques du Chichourlé et versais une larme enfantine lors de la procession finale qui saluait la naissance du petit Jésus. Je repartais le cœur gonflé de mélodies époumonées par les bergers et les Rois mages, la promesse d’une figurine géante de Goldorak ou d’une planche de skate noire striée aux roues orange planant au-dessus de ma tête comme une auréole. Cette année, soudainement assailli d’un relent mélancolique à la vue d’une affichette scotchée sur un réverbère, je me décidais donc à emmener à mon tour ma fille voir une Pastorale, tout ému à l’avance de retrouver la beauté dramatico-naïve du spectacle qui m’avait tant marqué dans ma prime jeunesse. Donnant le bras à ma femme, j’ai donc passé les portes de l’Eglise St François qui darde son clocher à deux pas de mes fenêtres le cœur léger, ayant promis à ma fille à la fois un spectacle d’une curiosité émouvante (« c’est comme la Crèche, mais en vrai »)et une occasion de pénétrer dans cette église si mystérieuse que l’on voyait s’emplir et se vider de « ceux qui croient en dieu, pas comme nous » chaque samedi. L’abbé qui attendait sur le parvis, frêle et osseux comme une vieille assiette de porcelaine jaunie qui se serait laissée pousser une barbe sale, nous scruta à la dérobée de façon vaguement réprobatoire mais cela n’entama pas ma bonne humeur. Hélas, le spectacle auquel nous assistâmes le cul martyrisé sur les deux planches arides d’un banc en bois y ressemblât dès les premières mesures à une veillée de colonie de vacances illustrée de costumes bricolés à l’aide de vieux draps, pantomimée sur un enregistrement play-back faisant résonner des dialogue ridicules et atones dans des haut-parleurs agonisants, tandis qu’un chœur, plutôt harmonieux au demeurant, mais situé en hauteur et dans notre dos, se contenta de ponctuer une succession morose et interminable de saynètes cacochymes interprétées par les fidèles de la paroisse avec la grâce de poteaux EDF de chants liturgiques bravement ennuyeux.

Le soir même, je me suis cassé un gros bout d’incisive sur un sujet en forme de Saint Joseph bien caché dans la frangipane tiède d’une galette des rois, tandis que ma fille résuma notre sortie par un laconique : « c’était nul à chier » lancé à l’adresse de ma belle-mère.

mardi 2 juillet 2013

Goldfingers

Je veux fumer ça c’est mon vice

Je veux sécher par les trous de nez
L'air putréfié de mon Egypte
Tel un Aménophis Premier
Nicotinant les plaines polliniques
Qui dans mes bronches vibrent et vrombissent
Tétant vingt courts Premium calices
La nuit tombée
Je nargue les platanes lisses
De la cour pavée du curé
Qui exsudent vers mon Sloop
Amarré rue de la Guadeloupe
Leurs méphitiques alizées
Entre deux fix de Ventoline
Qui m'ouvrent aux vents de la fumée
Deux grands poumons terrorisés
J’avale mes rouge guillotines
Qui tombent – clac – dans ma poitrine
Une par une avec Papa
Nicotinées dans l’alpaga
De l’étui bleu de ses Gitane
Transformé spécialement pour moi
En Or Benson sous cellophane

lundi 13 mai 2013

S'il en est ainsi, je vous jette mon gant.

D’après Montesquieu (à qui l’on doit, entre beaucoup d’autres choses, le premier découpage historique en grandes périodes, notamment la césure Antiquité/Moyen Âge), la naissance du duel « à la française » prend initialement racine chez les Germains : ces peuplades considérées comme « barbares » (qualificatif attribué par les macaroni de l’époque à tous les types qui ne parlaient pas le macaroni), n’ayant que très rarement rencontrés d’ennemis leur ayant fait courber l’échine, avaient en effet fini par développer un fort sentiment d’impunité, de liberté et de fierté les rendant, il faut l’avouer, un peu soupe-au-lait. Leur habitude, par exemple, de régler leurs désaccords à grands coups de scramasaxe sur la place de leur village fait donc naturellement son entrée en Gaule sitôt qu’ils l’envahissent, et curieusement, elle y est adoptée avec un naturel déconcertant.

vendredi 7 décembre 2012

Existentialisme lunetteux.

Sa chambre à l'Arizona Inn lui rappela désagréablement la maison de retraite des parents de Diane, près de Battle Creek. Tout était immaculé, le mobilier ancien et luxueux. La moquette des toilettes était si épaisse qu'on se demandait si c'était vraiment là qu'on pouvait couler un bronze.

Traduit par le génialissime Brice Mathieussent.
"The Great Leader - A Faux Mystery"
Jim Harrison, 2011.

mercredi 7 novembre 2012

La grange.

Les enfants des villes perçoivent la part obscure de la vie lorsqu’ils passent à côté de sans abris qui installent des cartons sur un banc public pendant qu’ils regagnent leur maison après avoir fait les courses. Les enfants des champs perçoivent la part obscure de la vie lorsqu’ils assistent à la mort d’une jument mettant bas un poulain mort-né. Les enfants des villes habitent de petits appartements soigneusement décorés dont les fenêtres donnent sur des rues saturées de voitures ; les enfants des champs de grandes bâtisses inconfortables aux vérandas ouvertes sur des horizons d’arbres. Les enfants des villes crachotent la fumée insidieuse de flots de véhicules ininterrompus les jours de pluie. Les enfants des champs toussent la fumée de machines agricoles phénoménales sur lesquelles ils grimpent à califourchon en plein soleil. Les enfants des villes devinent les mystères du sexe sur les devantures de kiosques à journaux ou en voyant des femmes laides à demi-nues arpenter un trottoir. Les enfants des champs abordent la crudité du sexe devant les clapiers, en se penchant sous un étalon ou en assistant à une insémination de vache. Les enfants des villes connaissent beaucoup de jeux pervers et drôles. Les enfants des champs adorent y jouer. Les enfants des villes doivent donner une main pour arpenter des trottoirs insalubres. Les enfants des champs disparaissent pour la demi-journée dans des bois environnants. Les enfants des villes prennent la voiture pour regagner une piste cyclable embouteillée, un casque aux couleurs criardes enfoncé de guingois sur la tête. Les enfants des champs jettent leur bicyclette au bord d’un fossé de route nationale pour aller ramasser un chouette bâton d’un mètre cinquante. Les enfants des villes savent se méfier des hommes. Les enfants des champs savent se méfier des jars. Les enfants des villes jouent avec de petits chiens inquiets sur un canapé d’angle. Les enfants des champs repoussent virilement les assauts de gros chiens babineux à l’odeur fauve. Les enfants des villes se font attacher à l’arrière de petites voitures rutilantes pour bailler derrière une vitre dans d’interminables embouteillages. Les enfants des champs grimpent à l’avant de monospaces boueux pour cahoter sur des chemins rejoignant des nationales vides. Les enfants des villes s’entassent dans le vacarme en se disputant les trois balançoires d’un jardin public entouré de grilles et de voitures arrêtées aux feux rouge. Les enfants des champs s’ennuient entre frères et se disputent sur des portiques de jardin mal arrimés. Les enfants des villes prennent des bus ahanant pour regagner d’immenses piscines résonnantes à l’eau tiède javellisée dans laquelle ils s’essoufflent la tête engoncée dans des bonnets en plastique. Les enfants des champs pédalent jusqu’à une rivière glacée dans laquelle ils sautent inconsciemment entre deux rochers sans enlever leur bermuda. Les enfants des villes ont des grands-parents trop bien coiffés chez lesquels ils s’ennuient en pantalon de velours dans des salons à l’air saturé dans la lumière usante d’abat-jours orange. Les enfants des champs ont des grands-parents revêches qui les chassent d’une maison surchauffée vers l’air glacial de l’hiver pour allumer une télé cachée dans un meuble en bois. Les enfants des villes entassent des jouets inutiles dans des corridors d’entrée à l’éclairage cru et dans des placards garnis de bacs en plastique. Les enfants des champs abandonnent des jouets inutiles sur le sol de parvis à auvent et dans des coffres fabriqués dans un atelier. Les enfants des villes attirent l’attention d’animaux captifs qu’ils veulent posséder en tapant stupidement avec le doigt contre des vitrines épaisses. Les enfants des champs touchent avec une curiosité teintée de dégoût des animaux morts ensanglantés avant des les retrouver dans leur assiette. Les enfants des villes trouvent des fois leur papa rigolo. Les enfants des champs savent qu’il est bourré. Les enfants des villes sont précieux, apprêtés, dédaigneux et capricieux. Les enfants des champs sont laids, farouches, colériques et leurs yeux brillent vite. Les enfants des villes ont les pieds tordus. Les enfants des champs ont les oreilles décollées. Les enfants des villes ont des grands-pères qui conduisent des voitures de luxe à l’intérieur minutieux et aux ailes rutilantes. Les enfants des champs ont des grands-pères qui conduisent d’énormes tracteurs verts aux roues démesurément craquelées.  Les enfants des villes ont des scooters qui font des bruits de crécelle sur lesquels ils se déplacent à deux, ceux des champs, des motos qui font des bruits de tondeuse qu’ils se prêtent à tour de rôle. Les enfants des villes grimacent en trempant le bout des lèvres dans une flûte sous le regard réprobateur de leur mère. Les enfants des champs se passent la langue avec un sourire mi-figue mi-raisin après avoir bu une gorgée de bière devant un père hilare. Les enfants des villes observent les animaux avec méfiance. Les enfants des champs les frappent. Les enfants des villes ont le teint pâle, des écharpes et une toux persistante. Les enfants des champs se promènent en polaire élimée, le nez morveux et les oreilles écarlates. Les enfants des villes viennent souvent loger près de chez les enfants des champs pour les vacances. Pourtant, les enfants  des champs ne viennent que très rarement en ville loger près de chez les enfants des villes, qui, de toutes façons, les ignoreraient. C’est dommage, parce que les enfants des villes adorent les enfants des champs, et les enfants des champs adorent les enfants des villes.

lundi 15 octobre 2012

Chroniques Architecturales

Vol. I
Nous habitions le vingt-deuxième étage de l’entrée Sud. La tour en comptait vingt-trois. Et deux décennies d’existence avaient suffi à l’entame d’un processus de délabrement encore discret mais irréversible. Erigée au cœur d’un ensemble qui en comptait une demi-douzaine, cette tour était, à en croire notre père, un fleuron d’architecture moderne : d’ailleurs, si l’on s’en référait au « Quid » familial (célèbre ouvrage « universel et francophone » revendiquant « 100% d’informations utiles et fiables » vaincu en 2007 par la déferlante web) de l’année 1974, elle comptait alors parmi les plus hautes d’Europe. Il est vrai qu’en termes de hauteur, elle donnait à voir : du haut de ses quelques 72 mètres, on voyait la totalité de la ville s’étirer jusqu’à la mer côté Sud, ou s’égrener vers les collines côté Nord. A vrai dire, par certains côtés, à l’aube des années soixante, l’ensemble immobilier tout entier, appelé « Nouveau Parc S. », se revendiquait légitimement d’une certaine audace : voici d’ailleurs quelques extraits de ce qu’en disait le promoteur Z., s’appuyant sur la « vision urbaine » de ses deux architectes, André C. et Jacques B., a qui l’on devait d’ailleurs d’autres impressionnantes érections de barres d’immeubles toutes pensées dans ce même style brutal, massif et belliqueux :
« Le groupe d'habitations est situé sur les terrains d'une ancienne bastide du XVIIIe siècle, dont le domaine a été divisé par le boulevard Michelet et dont la partie la plus à l'ouest est occupée par la Cité Radieuse. La confrontation avec la Cité Radieuse est évidente, mais alors que l'essentiel des réponses à ce vis-à-vis s’est jusqu’alors matérialisé par des immeubles cintrés et isolés, le plan masse du Parc compose avec plusieurs types de bâtiments : tours, barres et plaques, sur une conception plus avancée de l'espace. En effet, si la Cité Radieuse, avec son monument monolithe, n'entretient avec le sol qu'un rapport de séparation grâce aux pilotis, le projet de B. et C. cherche à maintenir une échelle proche avec les activités au sol. L'ensemble est constitué de galeries, liaisons couvertes entre bâtiments articulant les grands volumes de la ville dense et les nappes de l'échelle proche. »
Un peu plus loin, au chapitre « contexte » de la section Patrimoine de la ville, on trouve même ces surprenantes références : « Cette réflexion sur ces enchâssements de la ville dense a déjà lieu en 1952 à Manhattan, où le Lever House de l'architecte Gordon Burnshaft étage une construction basse de deux niveaux qui occupe entièrement la surface de l'îlot au-dessus de laquelle émerge le gratte-ciel connu pour son mur-rideau auto-lavable, puis en 1958 à Copenhague, où le SAS Royal Hôtel de l'architecte Arne Jacobsen reprend ce schéma superposant la nappe basse et la tour. Cette réalisation deviendra le modèle du « building à l'européenne », laissant envisager la cohabitation de la ville dense moderne et de la ville historique. Dans les compositions moins tenues par des contingences urbaines, les nappes basses vont redessiner l'espace au sol, réordonner les circulations indépendamment des masses bâties. »
Retrouver ainsi décrite la tour de mon enfance, vingt-cinq ans après que j’en ai quitté l’appartement familial aux allures de nid d’aigle parallélépipède, ne manque pas de me dérouter. En lisant finalement entre les lignes, voilà ce que moi je peux analyser de cette construction avant de me laisser dériver au gré de mes souvenirs. Le moins que l’on puisse en dire, effectivement, c’est que le « Nouveau Parc S » ne brillait pas réellement par la complexité d’un agencement urbain nécessaire entre « cohabitation de la ville dense moderne et de la ville historique » : si les restes préservés de la « bastide », qui auraient pu symboliser le pendant noble de cette cohabitation poétique, courbaient l’échine bien plus bas, quasiment dans un autre quartier, notre « groupe d’habitations » ne trônait lui qu’au lointain, effectivement sur d’anciens terrains, ne cohabitant avec rien d’autre que lui-même. Pour leur part, si de fameuses « nappes basses » redessinaient effectivement l’espace au sol, c’était assez différemment du tableau dressé ci-dessus. Il y avait bien, certes, cette fameuse « galerie marchande » oblongue et sombre côté Sud, ankylosée sous des toits plats de béton lézardés d’innombrables infiltrations brunes suintantes ceinturant un petit parking à ciel ouvert enclavé entre deux autres barres de moindre hauteur ; la rangée maigrichonne de commerces qui s’y serraient les côtes était renfrognée dans un noir lugubre, accolée au mur du fond d’un supermarché flambant neuf aux allures de bunker moderne.
Voilà d’ailleurs comment se traduit cette création lorsque le promoteur la dépeint :
« La tranche sud s'organise dans la tension avec la courbure de l'immeuble voisin ; une tension résolue par un plan en manivelle enchaînant une des tours, une barre de plus de 150 m et une barrette en retour (…). La composition de tour, barre, nappe est généralisée, ce qui redessine l'espace au sol à partir d'un vide central baptisé forum par les auteurs, et autour duquel se distribuent les éléments d'un centre commercial comprenant succursale de banque, restaurant, brasserie, pharmacie et diverses alimentations. L'ensemble est bordé de circulations couvertes et de galeries qui desservent à la fois commerces et logements. Cette nappe qui réunit les principaux immeubles de cette seconde tranche est aussi percée de patios et creusée d'encoches qui éclairent les galeries. »
De l’autre côté, au pied de la face Nord, la « nappe basse » se matérialisait sous la forme d’un colossal parking à ciel ouvert, lui-même encadré par deux allées de garages privatifs perpendiculaires tracés au cordeau. Là, renfoncé derrière un no man’s land de graviers, le « Club », sorte d’ancêtre de MJC tenu d’une main de fer vacillante et outrageusement maquillée par une vieille maquerelle et son fils unique, tournait le dos à un Centre d’Accueil pour toxicomanes en voie de sevrage puis, séparé de ces deux voisins pour le moins gênants, un centre médical bicolore et trapu venait finir le « Parc » face à la devanture du supermarché aux lettres rouges gigantesques s’élevant à l’assaut de la tour voisine.
En revenant à notre descriptif, cela donne : « Jardins et surfaces dédiées aux activités sportives sont largement représentés mais aussi aire de spectacle ouverte et kiosque à musique. »
Enfin, clôturons ce tour d’horizon idyllique par cette conclusion imparable : « Cette barre est aussi alignée avec celle de l'opération voisine (traduire par « avec la barre d’immeuble plus basse construite dans la décennie précédente », ndla), ce qui indique la recherche d'une mise en place cohérente entre les différents ensembles. »
Dans les faits, notre tour était effectivement une sorte de poème. Oh, pas aussi académique que voudrait le faire croire les Ets Z. car il faut nécessairement ici préciser une donnée fondamentale qui ne figure étrangement pas à ce catalogue patrimonial de Région pourtant très détaillé : à l’image de quantité de logements de masse, le Parc S. sortit de terre en réponse au désœuvrement de centaines de milliers de rapatriés d’Algérie débarqués sur les quais du port durant un été caniculaire. Bâti entre 1961 et 1963, l’ensemble, dès qu’on l’auscultait de l’intérieur, n’avait ainsi plus grand-chose de commun avec cette noblesse architecturale de Manhattan ou de Copenhague avec laquelle toute filiation se révélait finalement pour le moins hasardeuse...
Pour notre tour, fleuron du Parc S par sa dimension mais parent pauvre de la modernité observée dans les « barrettes » voisines, un système de chauffage « par le sol » avait été retenu : une chaudière titanesque confinée dans les soubassements de l’immeuble (dans ces fameuses « nappes basses » donc) avait ainsi pour tâche, par le biais de savants calculs de pression, d’alimenter équitablement l’ensemble des logements. Pourtant, chaque hiver voyait la même zizanie se reproduire : tandis que les heureux occupants « médians », compris entre le septième et le quinzième, étaient effectivement sous le coup d’une température modérée, les habitants des sept premiers étages se retrouvaient proches de la suffocation, suppliant de baisser les thermostats, tandis que les occupants des huit derniers étages parmi lesquels nous comptions, grelottaient de froid en admonestant la conciergerie, éternellement prise à parti par deux fronts antagonistes, de pousser les manettes. De jouissives scènes d’ascenseur confrontaient ainsi lors d’une même descente les habitants du haut, blafards et emmitouflés dans de grosses écharpes, aux habitants rougeauds des étages inférieurs qui pénétraient dans la cabine en col de chemise, la veste au bras.
D’autre part, les fondations de l’immeuble ayant été construites sur des bases antisismiques et de résistance aux vents pour le moins étonnantes, la tour, dont la hauteur avait été jugée particulièrement audacieuse (les autres tours du Parc ne comptaient « que » dix-sept étages) ployait joyeusement à chaque assaut de Mistral pour préserver ses superstructures : du haut de notre impressionnant vingt-deuxième étage, nous regardions ainsi tanguer le lustre du salon avec circonspection à chaque apparition du vent, tandis que les grincements des portes-fenêtres, arcboutées face au front de mer distant d’un maigre kilomètre à peine d’un côté, ou aux crêtes des massifs ceinturant la ville de l’autre, saluaient avec bravoure chacune de ses colères venteuses qui composent le climat méditerranéen. C’était là une des expériences qui marquât mon enfance, cette sensation physique quasi imperceptible de tanguer au gré du vent comme dans la cabine d’un paquebot plongé au grand ralenti dans une improbable traversée des flots. Il nous arrivait même d’inviter des incrédules chez nous rien que pour le plaisir de leur ahurissement quand, passant de pièces en pièces, il leur fallait constater le même phénomène, chaque lustre de l’appartement tanguant poétiquement au gré du ploiement éléphantesque de l’édifice. Pour tout dire, même si personne ne l’avouait en dehors de ma mère, les jours de grand vent, nous avions tous la trouille.
L’ergonomie de l’intérieur de l’immeuble n’avait rien à envier à ces deux premiers particularismes. Deux ascenseurs, vertèbres mécaniques de l’ambitieuse construction, avaient été le théâtre, à la suite de notre aménagement, d’un protocole paternel visant à nous familiariser, mes frères et moi, à l’interminable ascension qu’imposait le retour jusqu’à nos pénates : engouffrés tous les quatre dans une cabine, nous laissions ainsi défiler quelques étages, une dizaine en général, avant que mon père ne bloque soudainement le réduit à l’aide du bouton d’arrêt d’urgence. Là, nous patientions durant d’atroces minutes dans une apesanteur imposée entre les deux parois tapissées de moquette marron côtelée, engoncés dans un silence morbide assujetti à la seule résonance spectrale de la voix du Pater Familias nous exhortant de façon professorale à la raison et au courage, insistant sur la fiabilité de la mécanique moderne, tandis que nous combattions une frousse palpable. Nous répétâmes cet exercice quasiment chaque semaine durant les trois premiers mois de notre aménagement, et force est de constater que ce parti pris finit par être payant, les ascenseurs devenant finalement un de nos terrains de jeux de prédilection. Structurellement parlant, si la cabine desservant les étages pairs était grande et spacieuse, sa voisine contiguë desservant les étages impairs, elle, était ignominieusement étroite. Si l’on admettait que le découpage de l’immeuble répartissait les plus petits logements du côté impair, le calcul s’acceptait. Le problème principal venait du fait que le seuil du « grand » ascenseur, une fois le rez-de-chaussée atteint, faisait impeccablement face à la cage d’escalier tentaculaire desservant tous les étages en un colimaçon vertigineux : au vu de la dimension de sa porte d’acier monumentale percée d’un unique hublot, on ne pouvait dès lors la pousser sans rencontrer le nez de la première marche de cet escalier s’élançant à l’assaut des vingt-trois étages de la structure contre lequel elle venait irrémédiablement buter ; le bon sens amenait, dans un premier temps, à dénoncer cette absurdité : il aurait suffi d’inverser le sens d’ouverture pour que le problème se résolve. Cependant, cette solution aurait entraîné une desserte directe du grand ascenseur sur le seuil du petit ascenseur, qui lui-même s’ouvrait, dans un souci légitime d’ergonomie, dans le sens opposé. Le problème était insoluble. Ce cafouillage architectural, dans un immeuble palpitant en permanence au rythme d’allées et venues verticales d’une foultitude de familles nombreuses, entraînait ainsi un phénomène d’engorgement lui-même insoluble : les occupants des deux ascenseurs - parfois prisonniers de leur cabine de longues minutes durant s’ils venaient des étages supérieurs -, aspiraient tous à en quitter le confinement au plus vite : inévitablement, ceux du « petit », très stressés, tombaient nez-à-nez avec ceux sortant du « grand » et devant, bon gré mal gré, s’extirper par un angle d’ouverture réduit par la butée contre la marche d’escalier. S’ensuivait un désordre permanent, les uns tentant de contourner la porte par contorsion, les autres essayant de faire reculer ceux du « petit » pour pouvoir refermer la porte, les premiers exhortant les seconds, de nouveaux venus pestant de leur côté dans l’attente de pouvoir à leur tour emprunter la cabine dans le sens ascendant, tout ce petit monde se bousculant et se pressant mutuellement dans des directions incompatibles, donnant au hall la dynamique aveugle d’une fourmilière têtue condamnée à un capharnaüm ininterrompu.
Enfin, pour couronner le tout, deux types de paralysie venaient rompre cette pittoresque arythmie quotidienne : les plus régulières consistaient en une panne de l’un des deux élévateurs. Sollicités à outrance et sans la moindre interruption, les cabines cacochymes qui hoquetaient déjà en permanence le long de leurs laborieux périples parallèles, avaient pris pour fâcheuse habitude de s’immobiliser pile poil entre deux étages dans de lugubres bruits de chaînes et de poulies, condamnant leurs infortunés occupants à une attente oppressante et généralement interminable. Si le plus grand des deux ascenseurs était touché, la petite cabine devait immédiatement endosser la totalité des tournées, devenant logiquement le réceptacle d’une frénésie d’allers-retours à pleine charge qui ne tardaient pas à entraîner sa propre panne, généralement sitôt que sa consœur était finalement remise en route. En toute logique, le processus s’inversait alors en direction de la grande cabine, générant avec la régularité d’un métronome une desserte finalement mono nucléique de l’immeuble tout entier. La deuxième catégorie de paralysie était plus loufoque : elle consistait en de trimestrielles pannes d’électricité touchant les parties communes. Non contentes d’immobiliser cette fois les deux cabines en même temps, elles plongeaient le hall et le grand escalier de secours dans le noir le plus complet et dès lors, l’immeuble prenait une autre dimension : basculant dans une réalité parallèle fantastique, des armées de spectres arpentaient l’enchevêtrement étroit de l’escalier dans les deux sens, le long de vingtaines de paliers stéréotypés. Dans l’obscurité la plus épaisse, les habitants se muaient en vers grouillant à la verticale d’un tronc fossilisé, poussant de concert des grondements harassés, les cavalcades de ceux qui descendaient se heurtant aux pénibles ascensions des grimpeurs dans une désorganisation rocambolesque traversée de faisceaux de lampes électriques jaunâtres. Enfants, nous adorions ces instants lunaires durant lesquels la tour se transformait en une aire de jeux géante propice à toutes les facéties : sous n’importe quel prétexte, nous nous lancions à l’assaut des quarante-six demi-paliers à grands coups de fous-rire, sillonnant les étages, enivrés de giration, sonnant aux portes dans la frénésie de courses-poursuites échevelées, prolongeant d’interminables parties de cache-cache mettant nos cuisses à vif. Si nous avions su quel coffret électrique abritait le disjoncteur général, il ne fait aucun doute que nous aurions généré nous même des pannes.



Vol. II

Vivre dans ce « groupe d’habitations » moderne se révélât ainsi, pour la fratrie de garçons à laquelle j’appartenais, une aventure aussi passionnante que délurée. L’interminable parking offrait notamment une inépuisable source de trépidations. Côté enfant, le coffre à jouet en bois entreposé sur le balcon de notre chambre recelant un formidable arsenal de Winchester à canons sciés, colts 45 et leur ceinturon de cartouches, pistolets laser, fleurets, sabres courbes et autres joyeusetés, le samedi après-midi voyait se dérouler un même rituel : à la porte de l’entrée de l’appartement familial se présentait une ribambelle de mercenaires désœuvrés venant se fournir en armes, avant que le grand ascenseur ne fasse ainsi redescendre du vingt-deuxième étage, sous notre garde et au grand amusement de voyageurs inopinés, des hordes de Johnny Weissmuller, de Josh Randall, de Yul Bryner et de Han Solo jusqu’aux rivières de voitures à l’arrêt du parking, celui-ci se transformant tour à tour en bastions médiévaux, forts confédérés ou armées de blindés au hasard de diffusions de péplums, westerns ou films de capes et d’épées lorgnés en cachette sur le poste familial noir-et-blanc depuis le couloir central à la porte entrebâillée. Pendant ce temps, les allées bitumées des garages offraient, elles, des pistes cyclables d’impeccable facture le long desquelles des courses effrénées et des chutes sanglantes mettaient aux prises de tous premiers BMX (qui n’étaient encore que des « Bicross ») et de tous premiers skateboards (ceux à l’épaisse planche plastique crantée noire pointue et aux célèbres roues rouges), pendant que les portes lambrissées des boxes extérieurs étaient elles soumises, au grand dam de leur propriétaire, à de violents pénaltys tirés en enfilade par une brochette de Rocheteau et de Platini en herbe. Cette agitation infantile débridée durait quasiment sans interruption jusqu’à l’heure du repas vespéral : des têtes apparaissaient alors aux balcons et aux fenêtres sur toute la hauteur de l’édifice, et les uns après les autres, nous étions hélés depuis les étages pour regagner nos pénates dans un concert de prénoms vitupérant et de rappels à l’ordre tonitruants et nous remontions alors seuls jusqu’à nos hauteurs, bardés comme des mercenaires mexicains s’apprêtant à traverser le Rio Grande de toutes les armes que nous avions récupérées.
D’autre activités tout aussi ludiques mais nettement moins graciles s’offrirent ensuite à notre fratrie à peine un peu plus tard. Côté intérieur, la venue de nos cousins déclencha systématiquement des batteries de tests de physique justifiés par le formidable champ d’expérimentation que représentait un double balcon côté chambre surplombant 72 mètres d’à-pic : tandis que les adultes discutaient à l’autre bout de l’appartement en buvant des verres dans d’immondes fauteuils en velours, tout commença avec d’élémentaires crachats ayant pour objectif d’atteindre le haut des crânes de voisins des étages inférieurs inconsciemment penchés à leur propre balcon ; puis, dans l’ordre exponentiel de notre audace avait succédé à ce sport dans lequel nous étions passés maîtres le lancement intempestifs de maquettes d’avions de chasse Heller truffées de pétards « Mammouth » glissés dans le fuselage, le jet d’objets divers s’étant rapidement posé comme une véritable institution. Un premier pic de décadence fut atteint avec l’achat, à la droguerie d’en bas, d’un terrible lance-pierre qui nous permit d’endommager sévèrement un pigeon et trois mouettes ayant eu la mauvaise idée de venir planer un peu trop près de notre pas de tir. Enfin, l’apogée fût atteinte avec un sport extrême de splendide facture : le lâcher de sac plastique. Le supermarché local fournissant de splendides exemplaires de poches à poignées d’imposant volume, nous les remplissions consciencieusement d’eau avant des les balancer au-dessus de la rambarde et nous penchions ensuite pour les voir exploser sur le parapet protégeant les entrées, appesantis des dizaines de kilos supplémentaires accumulés durant leur chute vertigineuse. Cette ultime folie prit heureusement fin à l’initiative d’une patrouille de police venue directement frapper à la porte de notre étage après qu’une de ces bombes ait malencontreusement atterri sur le capot d’une voiture soixante douze mètres plus bas à la suite d’un lancement époustouflant opéré à 4 mains, éventrant la tôle et ruinant passablement le moteur. La rouste que nous en reçûmes m’en cuit encore l’arrière train. Côté extérieur, le centre d’accueil pour toxicomanes, avant d’être fermé définitivement sous la pression des copropriétaires, donnait lieu, lui, à de féroces rodéos de voitures volées menés directement sur le parking à la nuit tombée, au volant desquelles de drôles d’olibrius pas encore tout à fait devenus ces types complètement cinglés qui tirent désormais au fusil d’assaut à travers les foules, effectuaient de tonitruants dérapages contrôlés directement sous l’aréopage de fenêtres étagées, et ce jusqu’à ce qu’un habitant plus féroce qu’un autre – l’ensemble d’immeubles comptant une belle panoplie d’ex-légionnaires, paras et autres laissés pour compte de la débâcle de l’Algérie française – se décide à descendre, rapidement rejoint par une milice improvisée constituée de concierges, pères, cousins, oncles et frères aînés en tricots de peau tous prêts à en découdre ; grâce aux résidus de ces rodéos, de l’autre côté de notre tour, un autre sport occupa nos dimanches après-midi : dans l’angle mort de ce qui fut un terrain de sport, à l’abri de la plupart des regards parentaux, trônaient deux carcasses de voiture calcinées. Objet de toutes les convoitises, leur prise successive donnait inévitablement lieu à de terribles bagarres entre bandes rivales issues des tours avoisinantes, provoquant de nouvelles courses-poursuites effrénées délicieusement effrayantes. De temps à autre, il nous arrivait enfin de regarder, de loin cette fois, de nettement moins drôles pugilats opposant la localement célèbre bande dite « bande à Jo » - Jo étant une jeune gitane de quinze ou seize ans balafrée sèche comme une trique et mauvaise comme une teigne, commandant une troupe cycliste hétéroclite et joyeusement belliqueuse de quelques douze galavards - aux non-moins célèbres « descentes » des cités avoisinantes du Roy d’E. opérées à grands renforts de cyclomoteurs surchargés de passagers aux pieds écartés qui déferlaient tous pots d’échappements dehors (saluons au passage le cultissime « kit 70 Pollini » qui transformait un 103 Peugeot en une sorte de Dragster incontrôlable) sur nos parkings préférés comme une razzia de peaux-rouges…
Mais ne nous méprenons pas : ce désordre était joyeux, bruissant, bigarré, parfumé à la Gitane, aux papiers peints orange, à la Main Pif et à la Chasse au Gaspi : j’arborais alors du haut de mes dix ans mes toutes premières Santiags que j’avais convaincu ma mère de m’acheter « noires à talons biseautés et surpiquées de dragons rouges », me faisais dans la foulée exclure des cours de catéchisme à cause du badge King Size de « Killers » piqué dans ma veste en jean « Charles Bronson », étais autorisé à assister aux débats chevronnés lancés dans la chambre de mon frère aîné à la suite de la sortie de « Back In Black » sur la légitimité de Brian Johnson à succéder honorablement à Bon Scott, regardais la bouche bée un Francis Lalanne dans sa veste en daim aux manches à frange expliquer à mon frère la nécessité d’introduire la guitare folk dans l’animation de la messe dominicale de leur lycée, regardais ce même frère partir chancelant en direction des Urgences aux bras de mon père avec un doigt en moins à la suite d’une mauvaise manouvre au volant de sa TY, bref, nageais avec une concupiscence affamée dans ces années qui virent Giscard nous dire « Au revoir » et qui marquent pour toujours ce que je suis devenu, et à jamais, me fait aimer comme détester l’Homme dans ce qu’il a de plus trivial et de plus beau, tout en m’ayant radicalement convaincu d’une chose : ne plus jamais habiter, une fois adulte, dans quelque grand ensemble que ce soit.
Et pourtant, chaque fois que le hasard me fait emprunter les rues du 9ème arrondissement et que je franchis en voiture ce rond-point étroit de la rue Aviateur Lebrix , je ne peux m’empêcher de lever les yeux vers le ciel sur ma droite et chercher, le nez collé à mon volant, tout en haut de cette tour qui se délite encore aujourd’hui majestueusement sur fond de ciel bleu azur, le volet de ma chambre.

mardi 4 septembre 2012

Hommes pétrifiés.

Il s'agit juste de lire une, ne serait-ce qu'une seule des nouvelles d'Eudora Welty. Et puis, un peu par la suite, découvrir ses photos.

Home By Dark - Mississippi - mid 30's.


mardi 10 juillet 2012

Poor (but not so) lonesome cowboy

D’abord, il y a eu Joël Egloff. C’était Novembre, 2009. Quand je me suis retrouvé avec le petit fascicule de « l’étourdissement » entre les mains, je me suis mis sans trop savoir pourquoi à saliver, si bien que j’ai commencé à le lire dès que j’ai pu, un peu compulsivement, c'est-à-dire sur une banquette de métro et j’ai dû refermer le livre à peine le premier paragraphe de la première page avalé tant j’ai souhaité conserver dans mon corps le plus longtemps possible la sensation délicieuse de tenir là une pépite, et d’en avoir encore pour quelques dizaines de pages à m’en dilater les synapses. Ils sont déjà très rares, les chercheurs d’or qui vous tuyautent sur un filon, mais ceux qui vous prennent carrément par la main pour vous coller le nez sur une veine de ce calibre, ça, pour sûr, il n’en reste presque plus. Il a été de ceux-là, alors que moi, j’aurais pu errer des saisons entières dans une Sierra de rayonnages de livres hostiles sans jamais tomber sur Joël Egloff et son « étourdissement ». Un vrai cowboy, le gars. Ceux avec les yeux clairs.

Maintenant, voilà qu’il remet ça avec « L’oiseau Canadèche ». Le titre, il me le dicte au téléphone parce qu’il avait lu dans les pages-mêmes de ce blog que je pataugeais dans une période difficile de cale sèche en matière de lecture, nous étions fin décembre. Un anniversaire fatidique me menaçait du haut de ses quarante monstrueuses années, et je dois dire que le titre ne m’avait guère chuchoté de promesses, pas plus que le nom de l’auteur, Jim Dodge, qui ne m’évoquait rien d’autre qu’un coffre de pick-up et une parodie d’Amérique. J’ai un peu bataillé pour trouver l’ouvrage, ce qui m’a paru bon signe. Je l’ai acheté, mais je ne l’ai pas ouvert. J’ai bel et bien jeté un œil sur la quatrième de couverture pour constater que j’allais avoir affaire à une histoire de grand-père et de petit-fils assortis d’une bête, et j’ai décidé que je garderai la tête ailleurs pour un temps. Six mois plus tard, je l’ouvre. Un petit bouquin de rien, tout juste 105 pages quand « l’étourdissement » en affichait bravement 140. Et bien, laissez-moi dire que je fais parfois un bien piètre chercheur d’or. Heureusement que j’ai un acolyte terrible. Heureusement que des fois, mon Blueberry personnel traverse le désert et me rend visite, avec un petit bout de carte au fond d’une de ses sacoches de selle et une croix dessinée dessus au crayon gras. Parce que voilà une nouvelle pépite. Cette fois-ci, je l’ai descendu d’un trait, comme un premier verre un soir de j’ai-envie-de-me-saoûler-à-mort. Cul-sec, « L’oiseau Canadèche. ». Après, je l’ai tenu en mains comme un con, exactement comme le verre vide qu’on fait tanguer dans sa paume une fois qu’on a son compte.

Mon chercheur d’or, il s’appelle Mathias. Des fois, il s’appelle aussi « usthiax », quand il trouve son or à lui, dans sa propre mine de diamants. Il en extrait des trucs comme ceux-là : >http://soundcloud.com/usthiaxmmxi/sets/nouvel-album.

Après, il remonte sur son cheval.

lundi 14 mai 2012

De retour à Vaterland

Ca fait parfois un bien fou de s’éloigner des écrivains américains. C’est comme revenir de vacances après une longue période, avec cette impression contradictoire de quelque chose d’inattendu au milieu d’une rivière de familiarités ; l’odeur des pièces vous accueille avec bizarrerie, à la fois connue et trahie, comme le volume des pièces, qui surprend ; l’atmosphère générale est un rien pesante, les meubles et les objets vous regardent de travers, chaque détail semble figé dans une sorte d’attente interminable qu’il va falloir chasser. Pour les livres c’est pareil.
Ca se fait sans préméditation, juste parce que l’on s’est retrouvé à passer devant la plus haute étagère de la petite bibliothèque tout en long qui occupe un angle de la chambre à coucher et que l’on a saisi sans réfléchir un livre de poche par la tranche, avec l’index. « L’heure de la sensation vraie », Peter Handke, voilà que je me retrouve à éternuer au-dessus de la petite illustration couleur rabougrie représentant Niels Arestrup dont je m’étais inspiré, étudiant, pour un sujet délicat d’Art Plastique sur le portrait.
Je me mets donc à tourner deux ou trois pages jaunies, non, carrément sépia, l’odeur caractéristique du vieux papier, pleine et épaisse, se met à exhaler prudemment autour de mes doigts et je commence à lire ainsi, debout au milieu de la pièce, juste après être tombé sur la dédicace de mon ami d’alors, de mon ami à la vie à la mort d’il y a vingt-cinq ans, calligraphiée de façon si alambiquée et tournée de façon si romanesque qu’elle m’en est aujourd’hui incompréhensible, volontairement rédigée à l’envers de l’intérieur de la page de couverture, au stylo plume, le papier pelure ayant absorbé les petites coulures de ses arabesques tortueuses. Peter Handke. Le style de cet ouvrage, sa prose, son rythme, reproduisent sur mon cerveau, sans coup férir, la même attraction qu’il y a un quart de siècle. Exit les dernières vapeurs de Paul Auster, évanouies les odeurs persistantes de Fante, en quelques phrases à peine la singularité du propos, la tension qui se met à sourdre de chaque mot, cette richesse de vocabulaire, cette rigueur grammaticale, tout respire l’Europe dans ce début de récit cintré dans son costume trois-pièces. Ca ne dure pas. Une trentaine de pages plus tard, cette élégance par trop cynique se fait savater par une grossièreté terriblement crasse, déboulant par surprise pour vous clouer au sol comme sous l’emprise d’une clé de judoka. Nous y voilà. D’une sidérante amoralité, d’un socialisme brutal, je pars pour cette déambulation morbide dans un Paris plein d’une délicatesse effrayante, fatale aux errances des poètes proseurs d’Outre-Atlantique dont je réalise alors m’être peut-être trop délecté : aussi sûrement qu’un costume repassé au col amidonné et aux manchettes lustrées peut faire la nique à une chemise de flanelle froissée au lever d’une chaise… jusqu’à ce qu’une trace d'excrément humain soit révélée par mégarde sous le pan d’un gilet à rayure, large, grasse et grimaçante. Pas de bouse ni de purin. De merde.
Ce qui saute au yeux, du coup, c’est que la provocation européenne, si elle se nourrit des mêmes répugnantes vicissitudes humanoïdes que sa cousine de l’ex-Nouveau Monde, se fait non pas en réaction ou en révolte à des rêves brisés ou à des promesses écornées, mais conspue d’un fiel soigneusement infect un Répertoire sacré constitué de legs millénaires. Ici, on ne jean-foutre pas dans une barbe de trois jours, une bière tiède peu alcoolisée roulant sous un fauteuil de velours râpé non, ici, on conspue : on forme un « O » délicat avec les lèvres au-dessus d’une petite moustache soigneusement entretenue, on enserre un gilet avec les deux mains serrées haut devant la poitrine, avant de bombarder avec une précision de maître un glaviot laiteux sur le faîte d’une épaulette d’uniforme décatie : je quitte séance tenante une Amérique empuantissant son organisme de l’intérieur, vomissant ses ulcères mal soignés au milieu de no man’s lands empoussiérés débarrassés de leur fantasme libertaire, et à l’issue d’un long voyage, retrouve les terres d’une Europe attelée à infecter de la plus immonde façon ses propres dogmes, par épandage, à partir d’un postulat intact à la propreté immaculée.
Quand Bukowski s’illustre avec des ivresses roturières à répétition dans des cercles mondains, Handke fait les unes en défendant Milosevic ; d’un côté, les héros de la prohibition ou de la chasse aux sorcières, les cowboys racistes et les camés des villes lumières. De l’autre, nos Marc-Edouard Nabe, Céline ou Dantec, théoriciens de l’abject dans leurs bottines cirées, singuliers salopards scintillants. Il serait dommage d’oublier que les européens partirent au carnage de 14 soit tout de rouge parés du côté français (de la casquette des officiers aux pantalons des trouffions) soit à cheval, casqués d’une pointe verticale pour les autrichiens…
Ce qui est finalement drôle, c’est que tous ces personnages de la Beat Génération, comme avant eux ceux de l’entre deux guerres, et comme après eux les yuppies mort-nés des mégapoles ont toujours vénéré les charmes apparents du Vieux continent : ils eurent tous tendance à considérer l’Europe comme vraie terre de liberté et de voyage, là où tout européen qui se respecte n’a inversement eu de cesse, depuis le XIXème siècle, de lorgner du côté de l’Ouest comme un enfant le placard à confitures.
Tout en lisant, je m’interroge soudainement sur ce que l’Allemagne a pu léguer à ma littérature. En vrac défilent dans mon cerveau des noms que je m’efforce d’associer à des souvenirs de récits et sans le moindre effort cette liste muette débute avec Erich Maria Remarque. « A l’ouest rien de nouveau » a brûlé mes mains pendant de longues heures éperdues, fascinant : pour la première fois, un « boche », un sale Fridolin me tirait des larmes de compassion, devenant le plus humain des hommes, le plus tragique, tout en tirant des balles et des obus sur mon grand-père, quelque part de l’autre côté d’un champ spectral. L’Allemagne a débuté sa révolution provocante dans mon cerveau avec Remarque, bousculant d’un grand coup de botte une première montagne de certitudes, éveillant mon esprit avide aussi efficacement qu’une ampoule nue allumée au plafond d’une chambre, sans sommation. Arrive immédiatement Kafka, qui éclabousse mes années New-Wave, en compagnie de Goethe. Puis Rilke, le merveilleux. Puis Thomas Mann et sa « Mort à Venise ». Me voilà soudainement à rire d’avoir failli oublier Tristan Tzara et son Cabaret Voltaire dada. Je passe en revue tous les philosophes allemands que je connais, Kant, Nietzsche, Hegel, Heidegger, Leibniz, Schopenhauer, bon sang quel vertige, que pourrait être la philosophie sans les allemands ? Je passe sur Freud aussi vite que possible, pour souffler en repensant au « Loup des steppes » de Hesse. Je me ré-entraîne à la prononciation si exotique du « S set », me rappelle ô combien cette langue a pu me séduire, si seulement elle n’avait pas été si ingrate, si dure, si exigeante, je me rappelle ses similitudes d’avec ce Latin si cher à mon père, je me rappelle aussi de ma grand-mère lorraine et de sa haine de cette langue dont elle se targua toujours, au contraire de ses voisins frontaliers Alsaciens haïs, de ne l’avoir jamais pratiquée, et je lui souris d’ici-bas. Sorry, Mado ; je lis Peter Handke et je vibre de tous les pores de ma peau, je lis l’histoire d’un boche abrité confortablement à Paris qui, pour un bête rêve crapuleux, renverse le monde et moi avec pour le regarder soigneusement par la lorgnette de son cul.



« Il vit tout comme pour la dernière fois. Pendant qu’il regardait encore Béatrice, il la perdait déjà. Il n’était plus à elle, il n’avait plus que le droit de faire comme si ; il le devait. Quelque chose en lui se froissa, puis tout s’effondra. Une cassure d’âme bien compliquée pensa-t-il, quelques éclats de sentiment avaient transpercé l’enveloppe et lui s’était pétrifié pour toujours. Quand on parle du corps, on ne peut tout de même pas parler d’une vilaine douleur ? Les vilaines blessures, c’était pour le corps et les vilaines souffrances, c’était pour l’âme. Et les blessures du corps étaient parfois jolies, des blessures dont il était vraiment dommage qu’elles se cicatrisent – pour l’âme, il n’existait que cette seule, la vilaine douleur. – « Je crois que j’ai trop mangé », dit-il à Béatrice qui le regardait de temps à autre, concernée, mais sans être touchée. Des boules de pollen passaient devant la fenêtre. Miséricorde ! Keuschnig eut une sensation comme si la merde en lui s’était mise de travers. Il allait, tout de suite, péter très fort, en plein milieu de la pièce.

Béatrice, un instant, détourna les yeux mais se remit aussitôt à le regarder. Pour me venir en aide, pensa-t-il, empli de rage, et il l’aurait bien frappée en plein visage ; son avant-bras sur la table se tendait déjà. Il le ramena sans que cela se remarque et elle souffla dans le taille-crayon pour en faire sortir les restes de sciure. Surtout pas de traitement particulier ! En cachette, il vérifia si la position de ses jambes sous la table était bien celle de toujours. Une jambe étendue, l’autre repliée – c’était bien ça ! Keuschnig craignait, avant tout, maintenant, que quelqu’un puisse être compréhensif ou puisse même le comprendre vraiment. Si quelqu’un qui savait lui disait : « Des jours comme ça, moi aussi, je connais ça », cela ne ferait que le dégoûter ; mais si quelqu’un le comprenait en silence, cela lui ferait honte."

jeudi 22 mars 2012

Vol vacuitif

"Comment...

... es-tu tombé des Cieux, Astre du matin ?...



... Comment as-tu été jeté par terre, toi qui vassalisais toutes les nations ? "


mardi 15 novembre 2011

Too old to die

Chez lui il y avait cette odeur terriblement âcre qui avait finie par s’emparer de sa personne pour la définir, ce qui avait pour résultat qu’il mangeait immédiatement tout l’oxygène en suspension sitôt qu’il entrait dans une pièce, même à l’avant d’un bus. Cela n’avait rien à voir avec de la saleté ou de la négligence, il ne s’agissait pas de puanteur, c’était plutôt un mélange écrasant de tabac brun froid, de relent de cendres de ces cigares vendus à l’unité dans de petites vitrines horizontales, de tiédeurs persistantes de plats longuement cuisinés aux fonds de sauces tiédies de vins de table et de féculents dont on a renoncé à l’usage dans nos cuisines robotiques, et plus piquant, plus acerbe, de ce chuintement de fers et de fontes ménagers chauffés régulièrement à blanc… C’était aussi, enveloppant le tout comme un plaid aux patchworks marrons, un étouffement de tissus laineux solennellement pliés dans des angles de commodes clouées aux sols linoleum, feutres, serges, lycras et velours spongieux retenant eux-mêmes prisonnières d’innombrables mémoires olfactives à demi effacées les unes dans les autres, le tout constituant cette exhalaison du passé propre à ces appartements tenus écartés de la lumière aérée du dehors par des persiennes éternellement croisées ou des tentures aux rouges devenus ocres ; il sentait l’œuf dur de bistrot et le papier journal, le yaourt et le fer à repasser, la télé allumée et le rotin rapiécé, le napperon gris et le bibelot de cuivre, le verre de bière et placard à chaussures ; il sentait le secrétaire et le coussin graisseux, le bol ébréché, l’encyclopédie du tour de France et la réserve de sacs plastiques et ce mélange animal, repoussant mais terriblement familier, ce n’était que l’odeur de la vieillesse, accompagnant de son opiniâtreté l’inéluctable décrépitude des espoirs, de la vigueur et de l’envie de plaire, assignant à chaque infortuné dépossédé de sa jeunesse puis de sa maturité sans pour autant avoir reçu la visite de la mort, une unicité fauve à la fois identique et terriblement personnelle, une rudesse odorante poussiéreuse forçant tout à la fois le respect, et le dégoût. Et il n’était pas sale ; ses joues avaient beau être rongées d’une barbe réduite à une couperose de touffes rocailleuses mal équarries, ses cheveux luire d’une brillantine étalée par strates successives s’auto-chassant les unes les autres en abandonnant de petites squames grises, sa tenue était soignée. Costume épais sur chemise autrefois claire, cravate tressée coulissant d’un nœud auguste, plat, laid et imposant, ceinturon de cuir patiné à la langue pendante tenu haut sur les hanches, et chaussures de faux cuir sempiternellement carrées, montées sur des semelles de crêpe croûteuses, émergeant d’un manteau de laine marine évidement trop grand. Que dire, après tout, de cette dentition inexorablement battue ayant finie par rejoindre en goût, en teinte et en odeur celle des chevaux ou des chèvres de nos campagnes, de cette canne en noyer devenue compagne, de ce souvenir de chien ému et opaque, du pas lent et laborieux empesé de douleurs et de réticences, de cette vitrification de l’œil finissant par rappeler les plus laides des agates qui remplissaient les trousses de billes de nos enfances, ébréchées et dépolies, et de tous ces surplus de peau flétrissant chaque jointure ? Il puait sa vieillesse comme le sportif pue sa soif de gloire ou l’ingénue le désir de séduire, voilà tout. Je me serai retroussé les naseaux de la même façon avec ces deux là, peut-être même avec plus de recul.