Parce qu’il faudrait écrire ou dire quelque chose, avoir une sorte de projet qui vienne naturellement remplir quelque chose entre ces quatre murs après ce bout de sieste étrange alors que cela fait des années que je ne dors pas l’après-midi, je me lève un peu abasourdi et m’assois face à l’écran oblong de mon Sony Vaio. Je me bats sans grande illusion au milieu d’un tas de tristesses nues venues se télescoper dans mon esprit, il fait beau dehors, très beau même, mais trop froid à mon goût pour aller balader au musée par exemple. Parce que j’ai eu l’espace d’un très court instant envie de déambuler devant de grandes toiles dans de vastes pièces très hautes et très blanches comme dans mes souvenirs du musée Cantini et qu’après, presque tout de suite, je me suis rappelé que la plupart du temps je m’y suis ennuyé et que je ne pourrai plus, maintenant, me satisfaire du seul plaisir vicié d’avoir la conviction de faire quelque chose de chic tout en m’ennuyant à le faire, alors je décide d’allumer une cigarette sans ouvrir les fenêtres, comme au siècle dernier. J’ai des tas de statues chez moi fabriquées à la chaîne, pour la plupart assez laides. Je les ai toutes achetées il y a longtemps, leur côté exotique étant parvenu aux yeux de ma fin d’adolescence à voiler cet abominable anonymat sérié qui me saute maintenant à la figure dès que je les regarde, maintenant que ma femme ne veut se séparer d’aucune d’elles car toutes lui rappellent quelque chose, d’important ou pas. Il est tout aussi futile que j’essaie à me motiver pour descendre dans le centre ville acheter un de ces pains de glaise qui pèsent lourd dans la mesure où je n’ai pas été capable de produire quoi que ce soit de viable avec mes mains depuis des mois, à commencer par cette petite statuette d’ange que j’ai attaquée un peu avant Noël dans l’idée de l’offrir à ma mère avant de réaliser que je ne parviendrai pas à la finir à temps voire à ne pas la finir du tout, comme beaucoup de ces choses que j’entreprends : j’ai tenté de lui donner plusieurs vies, la transformant en une espèce de bougeoir pour chauffe plat puis attendant qu’elle sèche pour passer plusieurs fins d’après-midi à en gratter les ronds de bosse disgracieux, améliorant vaguement la silhouette générale sans jamais parvenir à dégager de l’ensemble une émotion quelconque, le ratage du départ -une fausseté dans les proportions des jambes et une faiblesse dans l’élan que j’avais voulu donner à la posture par une tension exagérée du cou - refusant obstinément de céder la place à quelque chose de gracieux ou de noble. Je ne l’ai pas jetée non plus ; elle trône sur une des marches d’escalier en bois qui mènent à l’étage bien que je sache depuis quelques jours déjà que je vais m’en débarrasser sans vraiment de gêne malgré le nombre d’heures que j’aurai passées à m’escrimer dessus comme l’autre petite statuette, une reproduction de ces petites poupées japonaises minimalistes aux couleurs criardes dont les enfants raffolent en ce moment que j’avais eu en tête de sculpter plus sauvage, plus authentique, et qui a atterri dans la poubelle de la cuisine entre un emballage de ravioli aux épinards et un fond de litière de cochon d’inde. Finalement, c’est un martien que j’avais grossièrement moulé dans une chute en forme de triangle dans laquelle j’avais enfoncé trois petites aiguilles argentées en guise de pattes et deux punaises en guise d’yeux que j’avais le mieux réussi, car il s’en dégageait un je-ne-sais-quoi d’à la fois drôle et de pathétique. Mais celui-là, ma fille l’a cassé en jouant avec. Je ne souhaite pas peindre non plus car si je m'interroge je réalise n'avoir absolument pas la moindre idée de par quoi démarrer, même si les descriptions détaillées de dessins érotico-porno réalisés dans une sorte de transe paroxystique par l’un des personnages féminins du dernier roman de Paul Auster que je viens de refermer m’ont un instant donné l’envie de prendre un crayon, un très gras de préférence, du genre 6 B, parce que comme la jeune femme paumée du roman, j’ai aussi un peu envie de dessiner ma main mais je me suis rappelé cette fois ces interminables heures de souffrance lors de mes études face aux mystères déroutants des courbures et des volumes fripés des membres humains et j’ai immédiatement renoncé sans même faire semblant d’essayer de conserver cette idée. Hier et ce midi, j’ai passé de longues heures à vernir deux meubles en bois bruts presque neufs et déjà menacés par les éclaboussures d’eau de la salle de bain, ça m’a pris du temps et j’ai pas mal pesté après tout le décorum nécessaire à ce genre d’activité, il arrive d’ailleurs souvent que les acticités manuelles, pour la plupart agréables, se trouvent ruinées par l’installation fastidieuse qu’elles nécessitent et j’ai été souvent du genre à me retrouver épuisé, l’envie initiale de m’adonner à quelque chose définitivement émoussée par l’effort qu’il m’avait fallu fournir pour installer tout le matériel nécessaire, si bien que la tentative était déjà vouée à l’échec avant même que je n’aie entamé le vrai fond du problème. Ayant cette fois passé l’épreuve de l’agencement de mon lieu de travail avec brio, j’ai reproduit durant deux jours une sorte de geste mécanique à l’aide d’un pinceau d’ouvrier à l’empennage dépourvu de la moindre élégance sur des angles de bois usinés, noyé dans la virulence sauvage d’odeurs perfides de vernis et de white spirit, veillant à ne pas asperger le carrelage de grès blanc de la salle de bain sur lequel j’avais entassé quelques feuilles de journal, comme ça, en ne pensant à rien de spécial, rien n’ayant la moindre chance de ressembler à une mise en danger, rien ne faisant balancer au dessus de ma tête le spectre d’un ratage ou n’étant susceptible de me confronter à l’évidence d’une certaine médiocrité dans le résultat final. Au moment de ranger le tout, lorsque chacun des deux meubles a été enfin recouvert de ses deux couches de V33 "acajou ciré", je n’ai inversement pas réussi à venir à bout du chantier : un vieux chiffon imbibé ainsi qu’une feuille de journal souillée pliée en quatre trônent donc encore devant ma baignoire. En cela, l’ordinateur est un objet particulièrement séduisant : il n’y a aucun effort à fournir, rien à agencer avant ni à ranger après, on l’ouvre, on l’utilise après avoir encodé un mot de passe de quelques caractères à peine, et l’on peut immédiatement s’atteler à quelque chose quasiment dans l’instant qui succède à l’idée de cette chose, sans compter que la destruction d’un résultat éventuellement décevant n’impliquera quasiment rien d’autre, affectivement, qu’une nouvelle pression sur un autre bouton et la vague sensation d’avoir juste gâché un peu de temps de vie, ce dont je me remets souvent assez aisément. La deuxième cigarette que j’ai fumée m’a un peu dégoûté, mais je l’ai soigneusement sucée jusqu’au filtre tout en cherchant des tirages photo de Sutkus que je ne connaissais pas encore sur le net. J’ai regardé l’heure à plusieurs reprises sur la kyrielle de cadrans à cristaux liquides qui clignotent dans mon salon et dont aucun n’affiche jamais la même minute, même si un jour de faiblesse émotionnelle on décide de s’acharner à les régler les uns après les autres en guettant le cadran précédent jusqu’au moment fatidique où un nouveau chiffre s’y affiche pour faire apparaître sur un autre cadran un chiffre parfaitement identique : le temps est ainsi fait qu’on ne pourra jamais parvenir à aligner toutes ces machines exactement sur la même temporisation. Au bout d’un certain temps, toutes reprendront invisiblement leur liberté propre pour afficher une heure individuelle, quoi qu’on ait essayé de faire, car toutes ces machines nous rient silencieusement au nez depuis déjà de longues décennies. Enfermé dans un arrêt spatio-temporel sans douleur, je vis. Sur la fenêtre qui me fait face, des pastilles de gélatine colorées en forme d’étoile penchent sans ordonnance, encore un peu gluantes. Un billet de vingt euros est fiché à l’envers dans la fente d’un vide-poche de bureau en plastique vert. La vie est un chapelet de minutes.
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lundi 19 mars 2012
samedi 10 mars 2012
My kingdom for a horse !
(...) quelque chose ne va pas : l'enfant ne se reconnaît pas dans l'adulte qu'il est devenu. Et, là aussi, c'est probablement la vérité : l'enfant n'est pas le père de l'homme. Il y a l'enfant, il y a l'homme ; et, entre les deux, il n'existe aucun rapport. C'est une conclusion inconfortable, embarrassante : on aimerait qu'au centre de la personnalité humaine il y ait une certaine unité ; c'est une idée dont on peine à se détacher ; on aimerait pouvoir faire le lien."

Préface à "Un roman français" de F. Beigbeder par Michel Houellebecq

lundi 13 février 2012
Mon père, ce héros ?
Fait rare, mon père me raconta tantôt, à l’occasion d’une de ces conversations imprévisibles que nous avons pris l’habitude de tenir sur le balcon de sa véranda tout en fumant d’affilée deux ou trois de ces cigarettes qui lui sont formellement interdites, un souvenir de son adolescence. Passée en majorité dans un éloignement terrible de tout charme urbain ou social, sa jeunesse, je le sais, fut tout entière consacrée à d’âpres études menées dans un séminaire ardéchois, et en lesquelles sa famille nobiliaire plaçait les plus hautes espérances - tout ça ressemblait déjà énormément au canevas d’un roman français ; je ne me rappelle plus précisément de quoi nous discutions sur l’instant, je crois que cela avait trait au caractère capricieux des avancées technologiques en matière d’équipement ménager, son lave-vaisselle venant de déverser une marre de mousse saumâtre dans sa cuisine quand soudainement il me fit part de ce souvenir: j’ai connu, me confessa-t-il un sourire amusé aux lèvres à l’idée de mon imminente incrédulité, ces longues tables de réfectoire de chêne massif patinées jusqu’à l’extrême noirceur, dans le corps desquelles étaient directement creusées des rangées d’assiettes se faisant face de façon régulière : nos repas de séminaristes y étaient ainsi servis à même le bois, à la louchée. Après que chacun eut à charge de récurer son alvéole à l’aide de sa cuillère poursuivit-il, celui d’entre nous qui était de corvée passait avec un chiffon humide essuyer d’un revers rapide les dernières traces de soupe (la soupe constituant l’incontournable corps du repas vespéral) dans chaque cavité, et s’en était fini jusqu’au repas suivant, où nous changerions de place, toujours dans un même silence…
J’en profitai pour me remémorer cet autre souvenir, livré par ma mère cette fois, qui m’avait jadis terriblement impressionné : en pleine occupation, très jeune enfant, accompagnant ma grand-mère dans une sortie de fin de matinée placée sous le signe d’un espoir de trouver du pain, elles se retrouvèrent toutes deux au cœur d’une de ces escarmouches dont j’appris donc assez jeune qu’elles avaient été monnaie courante dans les rues de Marseille dans les années 40 ; partie prenante bien malgré elles par le seul fait de traverser la rue, elles coururent, au bruit des détonations, se réfugier à l’intérieur de la boulangerie désertée mais leur course frénétique avait exacerbé une tension déjà aigue, si bien qu’elles furent prises pour cible ; elles durent passer d’interminables minutes accroupies derrière un comptoir et avant que le calme ne revienne, une belle rafale de mitraillette avait imprimé de trous gros comme un pouce le plafond et le mur du fond de la boutique, dans un arc de cercle harmonieux venant prendre fin à quelques centimètres de leur tête.
C’est bizarre, je pense très souvent à cette histoire ; systématiquement, par exemple, quand j’emprunte la rue Roux de Brignoles à la sortie de laquelle, presque à l’angle de la rue Breteuil, on peut encore voir une impressionnante multitude de vieux impacts d’armes de guerre sur les façades d’immeuble, un peu en hauteur. Pourtant, tout comme cette nouvelle confession de mon père, je n’arrive pas à y lier une émotion particulière bien qu’il s’agisse des deux êtres m’ayant donné la vie ; les maigres décennies nous séparant les uns de l’autre prennent juste une distance supplémentaire, comme ça, par à-coups.
Déjà largement exprimé dans ces incessantes incompréhensions mutuelles que nous avons finalement eu la sagesse d’utiliser comme autant de moyens de chercher, parmi elles, ces traces systématiques de connivence qui illuminent très subrepticement nos échanges, ce fossé générationnel me semble alors un gouffre sans fin : avant que je ne vienne au monde, mes vieux parents semblent évoluer dans un monde que je me figure toujours aujourd’hui comme une succession d’utopies, de romantisme et de romanesque tragique : ma mère sous le feu des mitraillettes du Pont de la rivière Kwaï, et maintenant, mon père en robe de bure attablé quelque part dans le Nom de la Rose… Sans aucune transition intelligible s’y collent ces polaroids marron sur lesquels j’apparais enfin en culottes courtes sur les rives du lac de Gréoux les Bains et qui eux, font bel et bien partie d’un passé préhensible et réel. Il en est ainsi : cet univers dans lequel mes parents ont été des héros m’est désespérément impénétrable ou tout au moins, résonne en moi de la même façon que la lecture d’un livre historique poignant ou le visionnage d’un reportage en noir et blanc sur Arte, tandis que ces indécrottables années 70 au cœur desquelles nous nous rejoignions enfin dans une même existence ne se détachent que par leur bonheur banal et leurs couleurs surannées de Petit Nicolas. Et je me demande quel genre de héros mystérieux et impénétrable vais-je pouvoir être pour ma propre fille, moi qui n’ai rien connu d’autre, avant qu’elle ne vienne au monde, que les heures de gloire du hard-rock et les émissions de variétés animées par Bernard Tapie… Mon père, ce héros ?
J’en profitai pour me remémorer cet autre souvenir, livré par ma mère cette fois, qui m’avait jadis terriblement impressionné : en pleine occupation, très jeune enfant, accompagnant ma grand-mère dans une sortie de fin de matinée placée sous le signe d’un espoir de trouver du pain, elles se retrouvèrent toutes deux au cœur d’une de ces escarmouches dont j’appris donc assez jeune qu’elles avaient été monnaie courante dans les rues de Marseille dans les années 40 ; partie prenante bien malgré elles par le seul fait de traverser la rue, elles coururent, au bruit des détonations, se réfugier à l’intérieur de la boulangerie désertée mais leur course frénétique avait exacerbé une tension déjà aigue, si bien qu’elles furent prises pour cible ; elles durent passer d’interminables minutes accroupies derrière un comptoir et avant que le calme ne revienne, une belle rafale de mitraillette avait imprimé de trous gros comme un pouce le plafond et le mur du fond de la boutique, dans un arc de cercle harmonieux venant prendre fin à quelques centimètres de leur tête.
C’est bizarre, je pense très souvent à cette histoire ; systématiquement, par exemple, quand j’emprunte la rue Roux de Brignoles à la sortie de laquelle, presque à l’angle de la rue Breteuil, on peut encore voir une impressionnante multitude de vieux impacts d’armes de guerre sur les façades d’immeuble, un peu en hauteur. Pourtant, tout comme cette nouvelle confession de mon père, je n’arrive pas à y lier une émotion particulière bien qu’il s’agisse des deux êtres m’ayant donné la vie ; les maigres décennies nous séparant les uns de l’autre prennent juste une distance supplémentaire, comme ça, par à-coups.
Déjà largement exprimé dans ces incessantes incompréhensions mutuelles que nous avons finalement eu la sagesse d’utiliser comme autant de moyens de chercher, parmi elles, ces traces systématiques de connivence qui illuminent très subrepticement nos échanges, ce fossé générationnel me semble alors un gouffre sans fin : avant que je ne vienne au monde, mes vieux parents semblent évoluer dans un monde que je me figure toujours aujourd’hui comme une succession d’utopies, de romantisme et de romanesque tragique : ma mère sous le feu des mitraillettes du Pont de la rivière Kwaï, et maintenant, mon père en robe de bure attablé quelque part dans le Nom de la Rose… Sans aucune transition intelligible s’y collent ces polaroids marron sur lesquels j’apparais enfin en culottes courtes sur les rives du lac de Gréoux les Bains et qui eux, font bel et bien partie d’un passé préhensible et réel. Il en est ainsi : cet univers dans lequel mes parents ont été des héros m’est désespérément impénétrable ou tout au moins, résonne en moi de la même façon que la lecture d’un livre historique poignant ou le visionnage d’un reportage en noir et blanc sur Arte, tandis que ces indécrottables années 70 au cœur desquelles nous nous rejoignions enfin dans une même existence ne se détachent que par leur bonheur banal et leurs couleurs surannées de Petit Nicolas. Et je me demande quel genre de héros mystérieux et impénétrable vais-je pouvoir être pour ma propre fille, moi qui n’ai rien connu d’autre, avant qu’elle ne vienne au monde, que les heures de gloire du hard-rock et les émissions de variétés animées par Bernard Tapie… Mon père, ce héros ?
lundi 15 août 2011
Liste d'août.
« Rosie se mit à rire, avec une intonation délibérément masculine et son cou et sa poitrine tremblèrent comme de la gélatine.
- Sylvia a tricoté son bikini d’après un patron paru dans Cosmopolitan et ils en avaient les yeux qui leur sortaient de la tête !
Sylvia rougit à nouveau, et je commençai à me sentir très mal à l’aise. Le feu couvait sous la cendre.
C’était le genre de configuration émotive qu’on appelle « une faiblesse » et, au bout d’une heure, j’avais commencé à en ressentir tout le poids. Le sang me montait au visage et le bacon de Rosie me donnait la nausée.
- Je sors faire un tour.
Je faillis trébucher dans mon élan en direction de la porte. J’allai à la voiture et farfouillai à la recherche de ma brosse à dents et de médicaments. Pas de Valium, tant que les vapeurs de whisky ne s’étaient pas dissipées. Je n’avais pas oublié. Je vis des flacons de vitamines – B, E et C 250 mg – et cela me déprima. Argh. Plus rien n’est donc naturel ? Dans les îles Tristan de Cunha, ils se nourrissent de poisson, et ils sont heureux. Du lait de bœuf musqué et de la graisse de phoque pour les Aléoutiens. Ils nagent avec les loutres de mer et apprennent leurs ruses. Un besoin convulsif de vitamines. Une semaine sans en prendre et mon corps s’évaporerait en molécules détachées. Tim m’avait dit, après une douche dans ma chambre :
- Pourquoi prends-tu toutes ces saloperies de vitamines ?
Je ne sais pas. J’allume une cigarette et je regarde passer les voitures, rares, et les ménagères qui vont chez l’épicier du coin pendant que les maris dorment encore. C’est une ville plutôt agréable. Je pourrais peut-être me cacher ici. Mais qui donc s’inquiète de me trouver ? »
- Sylvia a tricoté son bikini d’après un patron paru dans Cosmopolitan et ils en avaient les yeux qui leur sortaient de la tête !
Sylvia rougit à nouveau, et je commençai à me sentir très mal à l’aise. Le feu couvait sous la cendre.
C’était le genre de configuration émotive qu’on appelle « une faiblesse » et, au bout d’une heure, j’avais commencé à en ressentir tout le poids. Le sang me montait au visage et le bacon de Rosie me donnait la nausée.
- Je sors faire un tour.
Je faillis trébucher dans mon élan en direction de la porte. J’allai à la voiture et farfouillai à la recherche de ma brosse à dents et de médicaments. Pas de Valium, tant que les vapeurs de whisky ne s’étaient pas dissipées. Je n’avais pas oublié. Je vis des flacons de vitamines – B, E et C 250 mg – et cela me déprima. Argh. Plus rien n’est donc naturel ? Dans les îles Tristan de Cunha, ils se nourrissent de poisson, et ils sont heureux. Du lait de bœuf musqué et de la graisse de phoque pour les Aléoutiens. Ils nagent avec les loutres de mer et apprennent leurs ruses. Un besoin convulsif de vitamines. Une semaine sans en prendre et mon corps s’évaporerait en molécules détachées. Tim m’avait dit, après une douche dans ma chambre :
- Pourquoi prends-tu toutes ces saloperies de vitamines ?
Je ne sais pas. J’allume une cigarette et je regarde passer les voitures, rares, et les ménagères qui vont chez l’épicier du coin pendant que les maris dorment encore. C’est une ville plutôt agréable. Je pourrais peut-être me cacher ici. Mais qui donc s’inquiète de me trouver ? »
A Good Day To Die - Jim Harrison – 1973
- « Maintenant, tu comprendras peut-être. Toi, t’as George. Tu sais qu’il va revenir. Suppose que t’aies personne. Suppose que tu n’puisses pas aller dans une chambre jouer aux cartes parce que t’es un nègre ? Suppose que tu sois obligé de rester assis ici, à lire des livres. Bien sûr, tu pourrais jouer avec des fers à cheval jusqu’à la nuit, mais après, faudrait que tu rentres lire tes livres. Les livres, c’est bon à rien. Ce qu’il faut à un homme, c’est quelqu’un… quelqu’un près de lui.
- George va revenir, dit Lennie d’une voix effrayée, pour se rassurer. Peut-être bien que George est déjà revenu. Je ferais peut-être mieux d’aller voir.
Crooks dit :
- J’voulais pas te faire peur. Il reviendra. C’est de moi que je parlais. Imagine un type ici, tout seul, la nuit, à lire des livres peut-être bien, ou à penser, ou quelque chose comme ça. Des fois il se met à penser et il n’a personne pour lui dire si c’est comme ça ou si c’est pas comme ça. Peut-être que si il voit quelque chose, il n’sait pas si c’est vrai ou non. Il ne peut pas se tourner vers un autre pour lui demander s’il le voit aussi. Il n’peut pas savoir. Il a rien pour mesurer. J’ai vu des choses ici. J’étais pas soûl. J’sais pas si je dormais. Si j’avais eu quelqu’un avec moi, il aurait pu me dire si je dormais, et alors je n’y penserais plus. Mais j’sais pas.
Crooks regardait maintenant à l’autre bout de la chambre, vers la fenêtre.
Lennie dit, lamentablement :
- George ne s’en ira pas, il ne me laissera pas seul. J’sais bien que George n’ferait pas une chose pareille.
Le palefrenier continua rêveusement :
- Je m’rappelle quand j’étais gosse, dans la ferme à volailles de mon père. J’avais deux frères. Ils étaient toujours avec moi, toujours là. On dormait dans la même chambre, dans le même lit… tous les trois. On avait un carré de fraisiers, un coin de luzerne. Quand il y avait du soleil, le matin, on lâchait les poulets dans la luzerne. Mes frères plantaient un grillage autour et les regardaient… blancs qu’ils étaient, les poulets. »
- George va revenir, dit Lennie d’une voix effrayée, pour se rassurer. Peut-être bien que George est déjà revenu. Je ferais peut-être mieux d’aller voir.
Crooks dit :
- J’voulais pas te faire peur. Il reviendra. C’est de moi que je parlais. Imagine un type ici, tout seul, la nuit, à lire des livres peut-être bien, ou à penser, ou quelque chose comme ça. Des fois il se met à penser et il n’a personne pour lui dire si c’est comme ça ou si c’est pas comme ça. Peut-être que si il voit quelque chose, il n’sait pas si c’est vrai ou non. Il ne peut pas se tourner vers un autre pour lui demander s’il le voit aussi. Il n’peut pas savoir. Il a rien pour mesurer. J’ai vu des choses ici. J’étais pas soûl. J’sais pas si je dormais. Si j’avais eu quelqu’un avec moi, il aurait pu me dire si je dormais, et alors je n’y penserais plus. Mais j’sais pas.
Crooks regardait maintenant à l’autre bout de la chambre, vers la fenêtre.
Lennie dit, lamentablement :
- George ne s’en ira pas, il ne me laissera pas seul. J’sais bien que George n’ferait pas une chose pareille.
Le palefrenier continua rêveusement :
- Je m’rappelle quand j’étais gosse, dans la ferme à volailles de mon père. J’avais deux frères. Ils étaient toujours avec moi, toujours là. On dormait dans la même chambre, dans le même lit… tous les trois. On avait un carré de fraisiers, un coin de luzerne. Quand il y avait du soleil, le matin, on lâchait les poulets dans la luzerne. Mes frères plantaient un grillage autour et les regardaient… blancs qu’ils étaient, les poulets. »
Of Mice and Men – John Steinbeck – 1937
« Fran me poussa du coude et me montra la télé de la tête.
- Regarde dessus, me chuchota-t-elle.
Je suivis son regard. Il y avait un petit vase rouge dans lequel on avait fourgué des marguerites. A côté du vase, sur le napperon, un moulage de dents, les dents les plus tordues et irrégulières que j’aie jamais vues de ma vie. Il n’y avait pas de lèvres à ce truc affreux, pas de mâchoires, juste des dents en plâtre plantées dans quelque chose qui ressemblait à d’épaisses gencives jaunâtres.
A ce moment-là, Olla revint avec une soucoupe de cacahuètes et une boîte de 7 Up. Elle avait enlevé son tablier. Elle posa la soucoupe sur la table basse à côté du cygne.
- Servez-vous, dit-elle. Bud vous apporte à boire.
Sur quoi, elle se remit à rougir. Elle s’assit dans un vieux rocking-chair en rotin et se mit à se balancer en buvant son 7 Up devant la télé. Bud revint avec un petit plateau sur lequel il y avait le whisky de Fran et ma bouteille de bière. Il y avait aussi une canette pour lui.
- Tu veux un verre ?
Je secouai la tête. Il me tapota le genou et se tourna vers Fan. Elle prit le verre que Bud lui tendait et dit :
- Merci.
Puis elle se remit à regarder le dentier. Bud suivit son regard. Les voitures vrombissaient sur la piste. Je pris ma bière et me concentrai sur l’écran. Les dents, c’était pas mes oignons.
- Ca, c’est les dents d’Olla avant qu’on lui mette des appareils, dit Bud à Fran. Moi, je m’y suis fait. »
- Regarde dessus, me chuchota-t-elle.
Je suivis son regard. Il y avait un petit vase rouge dans lequel on avait fourgué des marguerites. A côté du vase, sur le napperon, un moulage de dents, les dents les plus tordues et irrégulières que j’aie jamais vues de ma vie. Il n’y avait pas de lèvres à ce truc affreux, pas de mâchoires, juste des dents en plâtre plantées dans quelque chose qui ressemblait à d’épaisses gencives jaunâtres.
A ce moment-là, Olla revint avec une soucoupe de cacahuètes et une boîte de 7 Up. Elle avait enlevé son tablier. Elle posa la soucoupe sur la table basse à côté du cygne.
- Servez-vous, dit-elle. Bud vous apporte à boire.
Sur quoi, elle se remit à rougir. Elle s’assit dans un vieux rocking-chair en rotin et se mit à se balancer en buvant son 7 Up devant la télé. Bud revint avec un petit plateau sur lequel il y avait le whisky de Fran et ma bouteille de bière. Il y avait aussi une canette pour lui.
- Tu veux un verre ?
Je secouai la tête. Il me tapota le genou et se tourna vers Fan. Elle prit le verre que Bud lui tendait et dit :
- Merci.
Puis elle se remit à regarder le dentier. Bud suivit son regard. Les voitures vrombissaient sur la piste. Je pris ma bière et me concentrai sur l’écran. Les dents, c’était pas mes oignons.
- Ca, c’est les dents d’Olla avant qu’on lui mette des appareils, dit Bud à Fran. Moi, je m’y suis fait. »
Cathedral – Raymond Carver – 1980
« L’essence du romantisme est un sentiment de libération qui semble déboucher sur un monde intérieur. Nous vivons dans le monde réel comme un cheval sous le harnais que son cavalier maintient en éveil en l’effleurant de son fouet. Ainsi, nous sommes relégués dans le monde physique, piégés dans la réalité immédiate.
Lorsque l’humeur est vagabonde, l’esprit cesse d’être confiné dans le présent. Le corps se détend et l’esprit voyage. Notre sensibilité n’est plus bridée. Je peux ouvrir une anthologie poétique, évoquer toute une succession d’émotions et entrer dans chaque poème avec toute ma sensibilité. C’est comme si l’on m’avait donné la clé d’un monde qui se trouve en moi-même. Comme si l’on m’avait accordé un type de liberté presque inconnu des être humains. Voilà l’idéal réel des romantiques, cette curieuse liberté.
Mais est-il bien exact de la décrire comme la liberté de plonger en nous-mêmes ? Si je lis un volume de poèmes, je vogue dans le monde des poèmes ; je n’explore pas l’univers extérieur, mais mon propre univers intérieur non plus. Ce monde de poèmes – ou d’idées – représente un troisième univers. Le philosophe Karl Popper a été le premier à souligner que celui-ci a sa propre existence. Si une catastrophe atomique détruisait toutes nos bibliothèques et n’épargnait qu’une poignée d’êtres humains ayant perdu la mémoire, l’humanité mettrait des milliers d’années à retrouver son niveau culturel actuel. Mais si les bibliothèques demeuraient intactes, il ne faudrait alors que quelques générations. Ce monde qui se trouve dans les livres possède sa propre existence indépendante.
Mais ce « troisième monde » est aussi la porte d’accès à notre univers personnel. Je peux poser mon livre, regarder par la fenêtre et me laisser aller à la rêverie pendant des heures. Peut-être même serai-je alors envahi d’une paix intérieure si profonde que je ressentirai une sorte de révélation mystique, comme le héros de The Hill Of Dreams*. »
*roman de Machen que Lovecraft préférait.
Lorsque l’humeur est vagabonde, l’esprit cesse d’être confiné dans le présent. Le corps se détend et l’esprit voyage. Notre sensibilité n’est plus bridée. Je peux ouvrir une anthologie poétique, évoquer toute une succession d’émotions et entrer dans chaque poème avec toute ma sensibilité. C’est comme si l’on m’avait donné la clé d’un monde qui se trouve en moi-même. Comme si l’on m’avait accordé un type de liberté presque inconnu des être humains. Voilà l’idéal réel des romantiques, cette curieuse liberté.
Mais est-il bien exact de la décrire comme la liberté de plonger en nous-mêmes ? Si je lis un volume de poèmes, je vogue dans le monde des poèmes ; je n’explore pas l’univers extérieur, mais mon propre univers intérieur non plus. Ce monde de poèmes – ou d’idées – représente un troisième univers. Le philosophe Karl Popper a été le premier à souligner que celui-ci a sa propre existence. Si une catastrophe atomique détruisait toutes nos bibliothèques et n’épargnait qu’une poignée d’êtres humains ayant perdu la mémoire, l’humanité mettrait des milliers d’années à retrouver son niveau culturel actuel. Mais si les bibliothèques demeuraient intactes, il ne faudrait alors que quelques générations. Ce monde qui se trouve dans les livres possède sa propre existence indépendante.
Mais ce « troisième monde » est aussi la porte d’accès à notre univers personnel. Je peux poser mon livre, regarder par la fenêtre et me laisser aller à la rêverie pendant des heures. Peut-être même serai-je alors envahi d’une paix intérieure si profonde que je ressentirai une sorte de révélation mystique, comme le héros de The Hill Of Dreams*. »
*roman de Machen que Lovecraft préférait.
Introduction au Necronomicon par Colin Wilson - 1975
vendredi 15 avril 2011
"Tiens, si on allait voir des gens qui chient, ce soir ?"
« Un truc que j’ai appris au cours de ces deux dernières années, c’est qu’en insistant bien, il n’y a rien qu’on ne puisse foirer »
JJ
“… Et moi, c’est pareil : je souffre d’un manque d’imagination. Je pourrais faire ce que je veux, chaque jour de ma vie, or ce que j’ai envie de faire, manifestement, c’est m’exploser la tête et déclencher des bagarres.
Me dire que je peux faire ce que je veux, c’est comme enlever le bouchon de la baignoire et dire à l’eau qu’elle peut aller où elle veut.
Essayez, vous verrez."
Jess
“C’est une monnaie comme une autre, l’estime de soi. Vous pouvez passer des années à économiser, et tout claquer en une soirée, si vous le voulez. Moi, en quelques mois, j’avais jeté par la fenêtre l’équivalent de quarante et quelques années, si bien qu’il fallait que j’économise de nouveau. »
Martin
Conclusion : qui n'a pas lu « A long way down » de Nick Hornby n'est pas en train de plaquer son job pour faire rien de plus, ni de mieux.
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