mercredi 7 avril 2010

Ceux que l'on toise



Dans l’atelier de Vélasquez, les êtres difformes et souffrant d’un handicap mental suscitent une grande sympathie. L'artiste les traite avec douceur et gentillesse, faisant ressortir sous le pinceau leur profonde humanité. C’est particulièrement vrai du Portrait de ce nain daté de 1645, tenant un volume sur ses genoux : l’intelligence des traits du personnage, de même que le contexte (l’énorme livre, la bouteille d’encre...) montrent à quel point l’homme est plus sage et cultivé que la plupart des galants de la cour, contrairement à ce que laisseraient supposer les apparences.
Pendant longtemps, les commentateurs n’ont vu dans ce tableau qu’une sordide plaisanterie: en 1872 fut finalement émise l’hypothèse selon laquelle l’homme en question pourrait être don Diego de Acedo, surnommé El Primo (Le Cousin), favori du roi Philippe IV.
Je viens de finir "Le Colosse de Maroussi".
Je suis un nain baroque ayant feuilleté l'Atlas.
Ai-je ne serait-ce qu'une chance de paraître aussi élégamment désabusé, raffiné et cultivé ?

vendredi 2 avril 2010

Révérence...

3 pages.
Voilà en tout et pour tout ce qu'il me reste entre les mains pour dire adieu au "Colosse de Maroussi", que j'ai lu en le plus d'étapes possibles pour reculer dès les premiers chapitres cette échéance.
J'avais vécu à de multiples reprises l'expérience de ces livres dont la force d'attraction, la raisonnance immédiate qu'ils trouvent en notre coeur, poussent à être dévorés d'une seule traite, le quotidien s'en trouvant relégué à une dimension subalterne: on dîne, veille, discute, défèque ou plie le linge le livre à la main, on boit, dort, marche l'âme engloutie dans l'ouvrage comme si notre sort en dépendait, jusqu'au round final d'où l'on sort inévitablement groggy, comme un rescapé après un crash ou un kick-boxer après une défaite, les sens tuméfiés d'hébétude.
Cette fois j'ai, au contraire, dès le départ senti qu'il me faudrait engloutir cet ouvrage pas à pas, par saccades, un muscle étrange me reliant à lui pour écarter sans effort le spectre d'une lecture décousue. Ainsi, chaque fois que j'ai réouvert la page à l'endroit temporisé par le même vieux ticket de métro écorné, le muscle a fait son office et j'ai replongé sans la moindre peine dans l'univers foetal et sucré du récit comme si je l'avais quitté l'heure d'avant.
Tout au long de cette mécanique de rétractations / étirements le voyage en a été délicieux, lent, calme et attentif, et insidieusement, j'ai été happé avec une force supplémentaire vers le fin fond de l'âme du livre, si bien que maintenant que sonne l'heure des adieux, le sentiment de la séparation n'en est que plus aigu. Je me sens comme un écolier en internat à quelques heures de la fin du week-end, jeune soldat sur les marches d'un wagon agitant sa main à l'adresse d'une fiancée venue le rejoindre le temps d'une permission, je me sens déjà horriblement orphelin, désespérement seul, affreusement rattrapé par la réalité d'une rupture.
Alors, le coeur déjà empli d'une mélancolie ravageuse, je m'applique comme un cataplasme sur une foulure douloureuse cette phrase de la page 312 :
"Il y a des hommes qui sont si pleins, si riches, qui se donnent si complètement , que chaque fois que l'on prend congé d'eux, on sent que peu importe, absolument, que ce soit pour un jour ou à jamais. Ils viennent à vous, tout débordants, et vous remplissent jusqu'à ce que vous débordiez aussi. Ils n'exigent rien de vous, que votre participation à leur joie surabondante de vivre. Ils ne vous demandent jamais de quel côté de la barrière vous êtes, parce que le monde qu'ils habitent n'a pas de barrière. "
Henri Miller, malgré tout ce plaisir que vous venez de me procurer, malgré toute cette joie que vous m'avez fait partager, je crains hélas de ne pouvoir compter sur cette force placide, et bien que votre plénitude, pas plus que votre richesse ni votre capacité à vous donner ne puisse être remise en cause, je ne vais pas pouvoir dire "peu importe, absolument".
Je vais, au contraire, errer dans mon coeur comme un automate.
Dans 3 pages.

mardi 9 mars 2010

Love will tear us apart ?


En 1944, à Thiaroye, au Sénégal, les «tirailleurs» réclament l’égalité de solde et de prime de démobilisation avec les soldats français : leur répression fait 35 morts et 34 blessés graves. C'est le retour de la souveraineté de l'Ethiopie, et d'Hailé Sélassié au pouvoir. Aux USA, alors qu'on atteint le record de 700 000 chômeurs, le PNB vient de doubler par rapport à 1940 : les bénéfices des entreprises sont passés de 6,4 milliards de dollars à 10,8. Dans le Pacifique, le contre-amiral japonais Arima s’écrase sur un porte-avions américain : c’est le premier « kamikaze ». Gandhi est libéré le 6 mai. La R.A.F lance 2.500 tonnes de bombes sur Berlin en une seule journée de février. 176 000 hommes débarquent sur les côtes normandes pour l'opération "Overlord". En octobre, c'est l'inauguration à Paris du Salon d'Automne, rebaptisé Salon de la Libération, où se retrouvent Picasso, Klee, Miro, Ernst et de Staël. 1944 est aussi l'année de naissance de Diana Ross, de Georges Lucas, de Jeff Beck, de Jean-François Bizot, et de Barry White.


Sur cette photo au coin rafistolé, comme un groupe de post-rock irréel fréquentant le monde des paumés et des drogués de Times Square, se frottant à la petite pègre tout en s'ennivrant au jazz de Harlem, posent côte à côte 4 futures icônes, alors âgées d'une vingtaine d'années : Hal Chase, Jack Kerouac, Allen Ginsberg et William Burroughs.

samedi 20 février 2010

Hands in my pocket

Cent soixante quinze euros et trente sept cents
Un ticket de métro, deux paquets de Benson et une demie-pinte
Cent soixante et un euros et dix sept cents
Une part de tarte à l'abricot, un café, douze cintres
Cent cinquante et un euros et dix sept cents
Un plein de courses en Supérette, l'aumône au coin de la rue Sainte
Soixante six euros et quatre vingt quinze cents
Un boîte de Zan, quatre piles de un Volt cinq
Cinquante quatre euros, quinze cents
Un ticket d'parking, une salopette de peintre
Quatre euros et quatre vingt douze cents
Une baguette de pain, un Malabar...
Merde, v'là déjà le week-end.

jeudi 18 février 2010

Enième liste dans la liste de mes listes

En vrac ces derniers jours, dans le caisson étanche de ma voiture avec probablement trop de basses, dans les écouteurs fatigués de mon Discman avec probablement trop d'aigus, ou dans la platine qui domine mon salon avec probablement quelque chose de pas trop mal, sans ordre véritable, et un peu en vrac :

The Cure, "Boys don't cry"


The Black Keys, "Thickfreakness" :

Peaches, "PEACHES" :



Beth Gibbons (feat. Rustin' Man), "out of season" :



Chris Rea, "The Road To Hell" :


Et aussi Them Crooked Vulture et Pearl Jam, mais l'hébergeur veut pas plus de vignettes, so...

jeudi 11 février 2010

Je ne suis pas là pour être aimé.


Le vent gronde partout autour de la maison. On le sent hurler à l'extérieur, rapide, très rapide, traverser les corridors des villes en plein galop et renâcler partout, soufflant dans le tronc de tuyaux branlants dont on ne peut soupçonner la profondeur depuis l'intérieur des appartements, dans des tuyères cachées derrière les cloisons ou horizontalement, prenant de la vitesse dans les goulots de gouttières invisibles; furibard, il s'agglutine aussi au pourtour des fenêtres et les griffe comme un vol compact d'insectes en grappe à la recherche d'un trou dans le mastic. Tout tremble. Des bruits sourds trouent la nuit, des chocs, des claquements de volets ou de couvercles de poubelles au plastique tabassé. Je me sens comme dans une cabane. Le double rideau qui masque la porte du couloir se gonfle en plein milieu sous l'effet d'un souffle noir arrogant. La télé est impuissante à faire oublier ça, ce qu'elle fait plutôt bien d'habitude. Il lui souffle dessus, derrière, autour, il parasite son attractivité, décolore ses images, brise le silence entre les dialogues, et je me mets à aimer Patrick Chesnais. J'ai trente huit ans et je n'ai jamais porté de cravate. Pas une fois. J'ai beau faire un tour scrupuleux de mes souvenirs tout en guettant le mouvement de mes rideaux, c'est comme ça. Je n'en ai même pas une dans mon armoire, pendue sur un cintre ou roulée en boule dans un tiroir à chaussettes, ni même soigneusement pliée dans sa petite boîte d'origine (j'imagine qu'on emporte les cravates qu'on achète dans les magasins qui vendent des cravates dans de petites boîtes en carton, avec une fenêtre aménagée sur une face pour voir le motif à travers). Inutile de penser au noeud, parce que les femmes qui vivent avec des hommes qui mettent des cravates adorent nouer le noeud au cou des hommes qui mettent une cravate, je me dis. Probablement que ma femme aimerait ça. Probablement qu'elle aimerait aussi me regarder en nouer un tout seul, un parfait, et avec classe, une certaine assurance virile qui viendrait renforcer toute cette force phallique. Mais je n'en ai pas, de cravate. Je n'en ai jamais porté, comme Parick Chesnais qui porte beaucoup de cravates dans ma télé, avec sa tête de papier mâché. Je me demande si dans le temps de vie qu'il me reste à vivre, je mettrai un jour une cravate. Je me demande si l'on peut passer une vie entière sans porter de cravate sans que cela ne ressemble à un acte politique. Puis je me rappelle que parce qu'il était saoûl, mon frère m'a obligé, un soir d'août dernier, à passer une de ses cravattes autour de mon cou alors que je n'avais qu'un t-shirt sur le dos. Une jaune, au tissu raide et urticant. Il me l'a passée autour de la tête déjà nouée, y'avait plus qu'à serrer mais ça comptait pas, j'avais même pas de chemise alors que d'habitude je porte beaucoup de chemises et puis j'aurai eu aucune chemise qui aille avec une cravatte comme celle-là. Je me suis senti tout de suite ridicule, avec la sensation d'avoir une crotte de nez à demi accrochée à la narine, comme lorsque ça arrive et que l'on parle aux gens comme ça, avec une boulette gluante et polymorphe aux camaieux verdâtres et bruns luisant comme un trophée au milieu de la face, et qu'ils vous regardent avec un mélange de dégoût révulsant et de curiosité morbide pour cette monstruosité que vous exhibez sans le moindre soupçon. Sauf que là, je savais.
Patrick Chesnais danse le tango avec une actrice au visage de salsifi que je ne connais pas, et ils tombent amoureux, elle de sa moustache et lui de sa raie blonde fadasse. Bon sang, un vent peut-il être si terrible que même la nuit ne parvient pas à se replier sur elle-même, se faisant chasser comme une main bat l'air pour éloigner un moustique, obligée de virevolter, revencharde, minuscule et obtue, pour durer ? Je me demande combien cela a pris de temps à Patrick Chesnais pour apprendre à danser le tango sans avoir l'air ridicule à la fin. Il s'en sort plutôt bien, il est presque élégant. J'estime moi aussi pouvoir potentiellement devenir un danseur de tango honorable, dans la mesure où 1/ j'apprends à danser le tango 2/ j'arrive à me dire qu'il est possible de trouver du charme à la musique latine.
Pour ces deux raisons, ma capacité à tango-déambuler restera une inconnue.
Si le soleil se lève, le vent s'arrêtera-t-il de souffler ?

mardi 2 février 2010

J'achète, donc je suis.


Rayon junk-food, sous-sol du grand Monoprix de la rue de Rome, lundi après-midi. Température frigorifique, sols javellisés.
En pleine hésitation existentielle devant des portions individuelles de brochettes Yakitori sous cellophane que j'ai saisies de façon inexplicable, je lance un regard biaiseux sur ma droite à une silhouette trop proche qui tente de dévorer mon espace vital carrelé. Regard anxiogène de consommateur pris au piège, vaguement angoissé à l'idée de subir un flagrant délit de tentation obscène et nauséabonde.
Je m'efforce de prendre un air désabusé. J'inspecte. Femme. Quarantaine fatiguée. Petite taille.
Asiatique.
Qui me jette de petits regards biaiseux vers la gauche, tout en enserrant des deux mains l'emballage rouge et vert d'un duo de croque-monsieur sous vide.

Lequel d'entre nous deux a le plus honte ?
Elle, qui s'interroge sur le type de crime que peut constituer à mes yeux l'achat de deux croque-monsieur agonisants sous plastique, ou moi, soudainement pétrifié à l'idée de me donner en spectacle avec mon envie de brochettes à l'exotisme douteux ?
Dans ces quelques centimètres qui nous séparent, un trou noir terrifiant prend naissance, hypnotique et hurlant dans le grand vide de l'après-midi. Sait-elle cuisiner de bons Yakitori ? Suis-je capable de faire de croustillants croque-monsieur ?

Comme deux coupables, nous finissons par reposer le fruit de notre faiblesse passagère, elle vers le bas, moi vers le haut. Nos paniers de plastique gris à roulette restent identiquement vides. Nous nous mettons à regarder avec cette même désinvolture d'autres rangées de produits que nous n'avons aucune intention d'acheter, puis simultanément, nous décidons de quitter le rayonnage avant que le trou noir ne nous avale, à l'aide de la même déambulation reptile.
Je prends immédiatement à droite, vers les empilements fatigués de pain-de mie.
Je la sens dans mon dos poursuivre tout droit, en direction des barquettes de poulets aux hormones. Dans une chute silencieuse, je me moie un instant dans une mer de pizza surgelées, la poitrine écrasée par la gravité terrestre.
J'errerai au milieu des travées glaciales pendant une interminable vingtaines de minutes, incapable de saisir quoi que ce soit pour le jeter dans ce panier, que je continue à traîner derrière moi comme un animal mort.
Au final, j'achète de l'alcool.

Deux bouteilles. Deux grandes.

Après avoir stupidement serré mes sphincters dans le court escalator remontant vers le rez-de-chaussée, je me mets à traverser les rayonnages textiles comme un triathlète, et dans un effort final, je parviens enfin à m'extirper de la grande surface. J'attéris dans la rue bondée comme si je sortais d'un sex-shop. Je suis en nage.
Dehors, il gèle à pierre fendre.

J'ai toujours détesté les après-midi.

J'ai faim.