mardi 20 septembre 2011

Deux sur vingt

Voici le second d’une série de 20 poèmes, qui seront postés durant 20 jours.


Gaston Puel, après un bref passage parmi les surréalistes des années guerre, veut rester en équilibre « entre deux astres et deux miroirs », avançant « abandonné à sa faille profonde » ; ce balancement confie au rêve l’espoir d’une révélation : celle du territoire où les contraintes seront enfin complices.




J’habitais un corps lézardé. Il dut se fendre d’un coup : je reçus l’aube comme un baquet d’eau fraîche.

Quand la nuit n’est qu’une lie et que le regard n’ausculte que l’abîme, quel bonheur (je suis sûr de ce mot) de se hisser hors de la margelle ! Les mains meurtries touchent l’huile du jour ; le visage s’élance, plus léger que les jambes.

Est-ce l’innocence du matin ? La grâce d’un fruit cueilli ? Je ne sais, je ne saurai jamais. Mon cœur bat dans un homme étonné de se savoir en vie. Cela ressemble à un secret.



"Le Cinquième Château"

lundi 19 septembre 2011

La graphie "vingt", intervenue après le moyen-âgeux "vint", est donc bien une fausse régression...

Voici le premier d’une série de 20 poèmes, qui seront postés durant 20 jours.
Pourquoi 20 ?
Pas de raison réelle.
Notons peut-être deux choses.
Que le nombre 20 est un « nombre Harshad », ce qui signifie
1 -en mathématiques, qu’il s’agit d’un entier divisible par la somme de ses chiffres dans une base de données - mais ça, à vrai dire, je m’en moque
2 -beaucoup plus joliment, que ce nom lui a été donné par le mathématicien Dattatreya Ramachandra Kaprekar - dont le patronyme fait lui-même rêver -, et signifie, en sanskrit, "grande joie".
Que les Celtes, qui comptaient – comme le reste de l’humanité – avec leurs doigts, inventèrent la numérotation vigésimale (donc à partir d’une base de 20 ) parce qu’au lieu de s’arrêter aux seuls doigts des mains, ils décidèrent de continuer avec leurs orteils, et que ça, c’est le genre d’anecdote que j’affectionne particulièrement - bien que tombée dans l’oubli, on doit malgré tout à cette base de 20 notre « quatre-vingt », qui supplante toujours le « huitante » ou « octante » traditionnel… -

Finissons cette courte introduction en citant Eugène Guillevic, l’un des derniers poète-druide de notre époque, pour lequel, en poésie, tout consiste à « choisir le mot juste pour lui faire dire ce qu’il ne dit pas ». Et laissons-le ouvrir cette série.


(A Sylvie)

Ils sont beaucoup
Pour dire qu’il y a eu
Des jours meilleurs
Et pleurer.

Comme pleure le temps
A travers les saules.

Nous ne sommes
Ni le temps ni les saules.

Nous fêtons
Ce maintenant qui s’agrandit.

Eugène Guillevic, dit « Guillevic », 1907 - 1997

mardi 13 septembre 2011

The Indian Summer's list




ONEIDA - Secret Wars - 2004






ECHO & THE BUNNYMEN - Crocodiles - 1980






STEPHAN EICHER - Carcassonne - 1993






KEITH JARRET - The Köln Concert - 1975






PETER MURPHY - Love Hysteria - 1988

mardi 6 septembre 2011

entomologie erratique

C’est parce que j’habite à quelques mètres de l’école. Le trottoir d’en face. Après le virage à angle droit d’où les berlines, les breaks, les scooters, les motos, les bus, les camionnettes, et parfois même, les joggers, débouchent inlassablement de l’interminable côte qui part du port, pied au plancher. Quelle que soit l’heure. Le matin, si je fume à la fenêtre comme j’aime bien le faire, je peux voir défiler la même fourmilière préoccupée qui presse le pas derrière des binômes d’enfants aux cartables disproportionnés, grossie à la loupe. Jour après jour. Film super 8 sursaturé, avec les mêmes rayons de soleil gris qui tombent comme des flèches inertes depuis le front de mer en déformant les perspectives. Tout scintille de poussière dans le vacarme, et tout le monde semble avoir un destin. Et moi, je reste debout dans l’encadrement de ma fenêtre. Et je fume.

jeudi 1 septembre 2011

Des truites qui en savent long...

Je n’ai pas eu à attendre, finalement. Ou si peu.

Richard Brautigan est plutôt grand, relativement filiforme, avec un ventre mou. Il n’a rien de l’athlète, mais on sent cependant l’homme habitué, à une certaine époque de sa vie, à parcourir les bois et à courir les routes avec son sac à la manière des hippies. Il semble avoir eu moins de succès avec le camion-stop que Jack Kerouac. C’est que Kerouac était visiblement le fils à sa maman. Brautigan, jusqu’à ce que par pure bonté d’âme il se colle sur le dos femme et enfant, c’est plutôt le chat qui s’en va tout seul. Il porte le cheveu long et clairsemé, une moustache gauloise et de petites lunettes à monture de fer, qui font penser à celles des musiciens allemands du XIXe siècle. Celles de Schubert, par exemple. Ils ont un autre point commun : la passion des truites.
Pour ce qui est du costume, Brautigan se vêt d’une chemise sans cravate et souvent sans col, le genre de chemise de travail comme en portent les gens de la campagne, dans les westerns de John Ford, et également dans le Massif Central, un gilet assez vieillot, avec une chaîne de montre, un Levi’s qui n’a jamais dû connaître de jours meilleurs, confortablement poché aux genoux, et des bottes d’officier sudiste. Quand le temps est mauvais, il ajoute à sa panoplie un caban et un chapeau informe mais dont, si l’on en juge par son état, l’utilité est manifeste.
Il est souvent accompagné d’une dame, sans doute parce qu’il plaît aux dames, par son indépendance d’esprit et ses bonnes manières, et une malice certaine dans le regard.
C’est finalement un modéré. Il ne parle pas de la bombe atomique, ni de la guerre au Vietnam, ni des pauvres ni des riches, il se fout de la couleur des gens, il laisse tout le monde tranquille, même les femmes – encore qu’elles semblent tout de même chargées de la plupart des travaux domestiques. Elles les font d’ailleurs avec un certain plaisir. Il pratique une contraception fort bourgeoise, ce qui évite à ses compagnes les ennuis qu’entraînent l’avortement et les grossesses non souhaitées. Ce n’est pas non plus tellement le genre à fumer des trucs vraiment dangereux.
Il ne bâtit pas de cabane au fond des bois, il a plutôt tendance à s’installer dans celles qu’il trouve toutes faites, en dur sous le nom de résidences secondaires, abandonnées par leur propriétaire, ce qui est très américain.
Le personnage n’a rien de remarquable. Gentil. Il faudra donc le lire, pas moyen de faire autrement, pour découvrir ce qu’il a d’assez unique. S’occuper de ce que les professeurs appellent noblement « le style ». Celui de Brautigan fait tout son charme.
Il procède par anecdotes, historiettes, notes que l’on imagine prises sur de petits bouts de papiers retrouvés au fond des poches, et qui finissent par faire un livre, un livre avec beaucoup de blancs, des blancs qui donnent de l’air et relient ces chapitres entre eux, livre à lire en marchant, ou même en voiture aux feux rouges.
Plus, un sens très précis du cocasse, qui serait chez lui, davantage que simple humour verbal à découvrir au fil des pages, métaphysique. La vertu de ces rapprochements inattendus sera de tout rendre possible.


Préface de « In Water Melon Sugar » par Michel Doury, traducteur français / 1973