mardi 22 mars 2011

Mon trajet de métro est une oeuvre d'art


La répétition.
Est-ce dans la répétition que transite le sens ? Je veux dire, cela a-t-il finalement un sens de réitérer à l’infini quelque chose de beau, et inversement, cela ne rend-il finalement pas beau de répéter quelque chose que l’on pourrait qualifier de fondamentalement inintéressant jusqu’à ce que sa répétition finisse elle-même par lui conférer un sens ? A partir de quelle quantité la répétition finit-elle par tuer, ou au contraire magnifier ? Libérer ou assigner l’objet à sa durée transforme-t-il son essence vitale ? Quand CharlElie Couture ne peut faire autrement, en 2011, que de clôturer un concert avec son « Comme un avion sans ailes » datant de 1981, quelle réelle différence entre ses 30 ans de vie d’artiste et le sort de la caissière de supermarché condamnée à scanner un nombre incalculable de fois le même code barre, ou l’employé du bureau appelé à recommencer, comme un mythe grec, un éternel classement de documents chiffrés chaque lundi matin ? Je me demande ainsi, face à un artiste que je n’ai cessé d’aduler depuis vingt ans pour sa propension à planer au-dessus des courants, ce qui lui permettrait de s’oblitérer d’un titre phare que la masse d’un public venu l’écouter et le voir exige, toute accaparée à guetter, comme une cerise sur un gâteau jauni, l’instant d’apogée durant lequel il lui sera possible de raviver un souvenir naphtaliné teinté d’éphémère jeunesse et d’amours nostalgiques. L’artiste l’avoue lui-même : "Il y en a une, je n’y couperai pas et sans elle, je ne serai probablement pas là ce soir". Une tragédie similaire à l’inutilité crasse de ces centaines de métiers tétanisant que notre amoncellement sociétal a générés doit-elle être lue dans cet aveu ?
Il n’y coupera pas. L’artiste a donc lui aussi sa Fatalité. Combien sont-ils à devoir ainsi renfiler leurs propres chaînes, devoir réveiller ce monstre autrefois créé bienveillant, nouveau-né couperosé vagissant et fragile, qui a inexorablement muté sous l’assaut conjugué du temps, de la perversité de l’adoration et de la puissance sibylline de l’art lui-même sur les foules usées jusqu’à devenir ce joug terrible rejoignant, dans une communion apocalyptique Sartrienne, l’effrayante vacuité existentielle de la caissière ou de l’employé…
Une des révolutions majeures de nos sociétés a semblé être l’établissement officiel d’un statut pour l’artiste, l’intégrant ainsi dans un mécanisme emballé où l’échange devient moteur existentiel, dès lors que le besoin s’est mis, on se sait où ni comment, à supplanter la nécessité. Et si cela semble vraiment très con à dire, intégrer l’artiste à nos sociétés en se refusant à le laisser sur le bas-côté, en s’efforçant de préserver la conviction qu’il est une particule essentielle à l’anoblissement du progrès en même temps qu’un garde-fou inespéré à une dérive annoncée de ses mécanismes n’a finalement d’autre conséquence que de tuer ce qui l’en distingue. Et oui. Si l’art est « ce qui est gratuit », cela fait bien longtemps que le temps est devenu argent. Le public de CharlElie intègre son rapport au temps, accepte sa quête intemporelle d’un ailleurs, mais pour autant, requiert son acquittement de dette sociétale, le paiement de son ticket de péage pour l’implacable autoroute de la reconnaissance.
Il aurait mieux fallu, peut-être, le laisser dans des hardes arpenter les voies de détresse le pouce levé, lié pour toujours aux aléas de la fortune avec pour seul bagage une chanson nouvelle et un rêve de plus. Se vautrer sans réserve, pendant ce temps, dans un monde sans rêve et sans utopie, libérés de nos souffrances, aptes à solliciter, à loisir, la venue du barde pour égayer une soirée de beuverie par quelque nostalgie ou sagesse harmonisée, en échange d’une cuisse de poulet. Ainsi en va-t-il de l’Avion sans Ailes : il roule depuis trente ans vers un horizon radieux comme une merde, fuselé, élégant, racé et inaltérable mais incapable de s’envoler, prisonnier de roues refusant obstinément de quitter le sol d’asphalte de la piste nulle de ses congénères jaloux. Car nous sommes comme ça, nous, les humains : quand nous trouvons l’oiseau beau, nous en capturons la beauté dans une cage pour qu’il ne vole plus et du coup, il ne nous reste plus qu’à rêver tout en le regardant s’enlaidir comme nous, ce qui est très rassurant. CharlElie écrit d’autres chansons quasiment chaque jour depuis, mais il semble qu’il soit rassurant de le circonscrire, quoi qu’il arrive, à ce succès d’autrefois, là, au milieu de sa « cage scénique ». Sa chanson devient-elle alors un code-barre inlassablement scanné dans chaque ville où il se produit ?
Accepte-t-il avec fatalité cette appétence morbide de son public pour les quelques minutes de « Comme un avion sans ailes », accepte-t-il la minoration de toutes les autres minutes composant toutes ses autres chansons par rapport à celle-ci, accepte-t-il même que la totalité de ces autres minutes n’aie enfin plus la moindre valeur si d’aventure il prenait le risque de ne pas la jouer ? Peut-on raisonnablement penser qu’il a conscience que cette chanson seule légitime la présence de son public, comme autorise seule la reconnaissance des autres chansons en tant que « préambules », « mises en bouche », « adjuvants » ?
Enfin, demandons-nous ce qui se passera s’il se révolte et qu’il décide sciemment de ne pas la jouer. Qu’il s’en libère. Qu’il se les recolle, ses putains d’ailes perdues en 81.
Certes, il s’envole, CharlElie.
Mais sans eux. Tout seul.
Sartre a bien raison. L’enfer, c’est les autres.

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