Y’a des types et des filles, ils font médecine. Ils sont doués,
travailleurs, issus de milieux friqués, ils passent leurs
années de fac avec des pulls sur les épaules et des soirées Moët, puis ces exorbitants temps d’esclavage en hôpitaux, puis dès
qu’on ne les y oblige plus, y’en a qui
s’arrêtent et qui deviennent de bons ou d’exécrables généralistes, et puis y’a
tous les autres qui savent que s’être autant démené, avoir autant sué, c’est
pas pour se retrouver à soigner des rhumes et des angines. Nan. Pour ça, il
faut avoir deux qualités : aimer les gens, et être modeste. Ou aimer les
gens, et être un peu véreux. Ou aimer les gens, et être un peu dépressif (y’a
beaucoup de généralistes dépressifs, si on remarque bien).
Affichage des articles dont le libellé est A chaque viande ses charognards. Afficher tous les articles
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lundi 7 avril 2014
To Be or not : Toubib
Y’a des types et des filles, ils font médecine. Ils sont doués,
travailleurs, issus de milieux friqués, ils passent leurs
années de fac avec des pulls sur les épaules et des soirées Moët, puis ces exorbitants temps d’esclavage en hôpitaux, puis dès
qu’on ne les y oblige plus, y’en a qui
s’arrêtent et qui deviennent de bons ou d’exécrables généralistes, et puis y’a
tous les autres qui savent que s’être autant démené, avoir autant sué, c’est
pas pour se retrouver à soigner des rhumes et des angines. Nan. Pour ça, il
faut avoir deux qualités : aimer les gens, et être modeste. Ou aimer les
gens, et être un peu véreux. Ou aimer les gens, et être un peu dépressif (y’a
beaucoup de généralistes dépressifs, si on remarque bien). vendredi 27 septembre 2013
"Et encore merci d'être passé..."
"Y a plus personne, la nappe en papier est toute déchirée
Des couteaux en plastique sur des assiettes en carton.
La meringue s’enfonce dans la glace à la fraise,
Qui fond comme un château de sable sur la plage.
dimanche 14 juillet 2013
La Prise de la Pastille
La demie de dix heures venait de sonner, alors il sortit le six-coups Smith & Wesson de l’étui dans lequel il le tenait rangé le reste du temps et entreprit de remplir lentement une après l’autre les alvéoles parfaitement huilées du barillet au moyen de cartouches brunes et oblongues qu’il trouva soigneusement alignées les unes à côté des autres dans le petit fourreau cartonné jouxtant l’étui principal ; lorsqu’il eut réenclenché le barillet dans le corps de l’arme, sans se presser il arma le chien en direction de la foultitude bruyante assise en désordre dans le dénivelé de la colline d’ordinaire si calme, un peu plus haut. Il cala son coude sur le cadre de la fenêtre, balaya du bout du canon l’horizon bleuté sur lequel la nuit tombait sans plus de retenue puis se contenta d’aligner une tête au hasard dans la mire (probablement un homme, qui portait une sorte de chapeau, un bob peut-être) et dès lors, respirant avec le flegme d’un touriste, attendit la première salve. Quand une première auréole verte scintillante explosa dans le ciel avec un fracas de tonnerre, il pressa sur la détente. Loin devant, la tête disparût. Ensuite, il ne s’appliqua plus autant, se contentant d’actionner la gâchette à chaque fois qu’une nouvelle explosion lumineuse venait emplir le ciel de sa forme majestueusement ridicule, et répéta le même geste ainsi jusqu’à ce que le chargeur soit vide. Dans la pénombre, quelques deux cent mètres plus loin, des ombres s’agitaient désormais d’une façon qui contrastait avec les reste de la foule noyée dans un fracas de détonations festives tandis qu’il s’efforçait de détacher des silhouettes de cette frénésie à peine perceptible au travers des capricieux éclats lumineux qui trouaient le soir par intermittences. Ce n’est que lorsque le son d’une sirène stridente se fraya un chemin dans la nuit tombée jusqu’à la fenêtre qu’il se recula d’un pas, pour se mettre à l’abri de l’ombre qui avait envahi sa cuisine, l’arme toujours à la main.
mardi 22 mars 2011
Mon trajet de métro est une oeuvre d'art

La répétition.
Est-ce dans la répétition que transite le sens ? Je veux dire, cela a-t-il finalement un sens de réitérer à l’infini quelque chose de beau, et inversement, cela ne rend-il finalement pas beau de répéter quelque chose que l’on pourrait qualifier de fondamentalement inintéressant jusqu’à ce que sa répétition finisse elle-même par lui conférer un sens ? A partir de quelle quantité la répétition finit-elle par tuer, ou au contraire magnifier ? Libérer ou assigner l’objet à sa durée transforme-t-il son essence vitale ? Quand CharlElie Couture ne peut faire autrement, en 2011, que de clôturer un concert avec son « Comme un avion sans ailes » datant de 1981, quelle réelle différence entre ses 30 ans de vie d’artiste et le sort de la caissière de supermarché condamnée à scanner un nombre incalculable de fois le même code barre, ou l’employé du bureau appelé à recommencer, comme un mythe grec, un éternel classement de documents chiffrés chaque lundi matin ? Je me demande ainsi, face à un artiste que je n’ai cessé d’aduler depuis vingt ans pour sa propension à planer au-dessus des courants, ce qui lui permettrait de s’oblitérer d’un titre phare que la masse d’un public venu l’écouter et le voir exige, toute accaparée à guetter, comme une cerise sur un gâteau jauni, l’instant d’apogée durant lequel il lui sera possible de raviver un souvenir naphtaliné teinté d’éphémère jeunesse et d’amours nostalgiques. L’artiste l’avoue lui-même : "Il y en a une, je n’y couperai pas et sans elle, je ne serai probablement pas là ce soir". Une tragédie similaire à l’inutilité crasse de ces centaines de métiers tétanisant que notre amoncellement sociétal a générés doit-elle être lue dans cet aveu ?
Il n’y coupera pas. L’artiste a donc lui aussi sa Fatalité. Combien sont-ils à devoir ainsi renfiler leurs propres chaînes, devoir réveiller ce monstre autrefois créé bienveillant, nouveau-né couperosé vagissant et fragile, qui a inexorablement muté sous l’assaut conjugué du temps, de la perversité de l’adoration et de la puissance sibylline de l’art lui-même sur les foules usées jusqu’à devenir ce joug terrible rejoignant, dans une communion apocalyptique Sartrienne, l’effrayante vacuité existentielle de la caissière ou de l’employé…
Une des révolutions majeures de nos sociétés a semblé être l’établissement officiel d’un statut pour l’artiste, l’intégrant ainsi dans un mécanisme emballé où l’échange devient moteur existentiel, dès lors que le besoin s’est mis, on se sait où ni comment, à supplanter la nécessité. Et si cela semble vraiment très con à dire, intégrer l’artiste à nos sociétés en se refusant à le laisser sur le bas-côté, en s’efforçant de préserver la conviction qu’il est une particule essentielle à l’anoblissement du progrès en même temps qu’un garde-fou inespéré à une dérive annoncée de ses mécanismes n’a finalement d’autre conséquence que de tuer ce qui l’en distingue. Et oui. Si l’art est « ce qui est gratuit », cela fait bien longtemps que le temps est devenu argent. Le public de CharlElie intègre son rapport au temps, accepte sa quête intemporelle d’un ailleurs, mais pour autant, requiert son acquittement de dette sociétale, le paiement de son ticket de péage pour l’implacable autoroute de la reconnaissance.
Il aurait mieux fallu, peut-être, le laisser dans des hardes arpenter les voies de détresse le pouce levé, lié pour toujours aux aléas de la fortune avec pour seul bagage une chanson nouvelle et un rêve de plus. Se vautrer sans réserve, pendant ce temps, dans un monde sans rêve et sans utopie, libérés de nos souffrances, aptes à solliciter, à loisir, la venue du barde pour égayer une soirée de beuverie par quelque nostalgie ou sagesse harmonisée, en échange d’une cuisse de poulet. Ainsi en va-t-il de l’Avion sans Ailes : il roule depuis trente ans vers un horizon radieux comme une merde, fuselé, élégant, racé et inaltérable mais incapable de s’envoler, prisonnier de roues refusant obstinément de quitter le sol d’asphalte de la piste nulle de ses congénères jaloux. Car nous sommes comme ça, nous, les humains : quand nous trouvons l’oiseau beau, nous en capturons la beauté dans une cage pour qu’il ne vole plus et du coup, il ne nous reste plus qu’à rêver tout en le regardant s’enlaidir comme nous, ce qui est très rassurant. CharlElie écrit d’autres chansons quasiment chaque jour depuis, mais il semble qu’il soit rassurant de le circonscrire, quoi qu’il arrive, à ce succès d’autrefois, là, au milieu de sa « cage scénique ». Sa chanson devient-elle alors un code-barre inlassablement scanné dans chaque ville où il se produit ?
Accepte-t-il avec fatalité cette appétence morbide de son public pour les quelques minutes de « Comme un avion sans ailes », accepte-t-il la minoration de toutes les autres minutes composant toutes ses autres chansons par rapport à celle-ci, accepte-t-il même que la totalité de ces autres minutes n’aie enfin plus la moindre valeur si d’aventure il prenait le risque de ne pas la jouer ? Peut-on raisonnablement penser qu’il a conscience que cette chanson seule légitime la présence de son public, comme autorise seule la reconnaissance des autres chansons en tant que « préambules », « mises en bouche », « adjuvants » ?
Enfin, demandons-nous ce qui se passera s’il se révolte et qu’il décide sciemment de ne pas la jouer. Qu’il s’en libère. Qu’il se les recolle, ses putains d’ailes perdues en 81.
Il n’y coupera pas. L’artiste a donc lui aussi sa Fatalité. Combien sont-ils à devoir ainsi renfiler leurs propres chaînes, devoir réveiller ce monstre autrefois créé bienveillant, nouveau-né couperosé vagissant et fragile, qui a inexorablement muté sous l’assaut conjugué du temps, de la perversité de l’adoration et de la puissance sibylline de l’art lui-même sur les foules usées jusqu’à devenir ce joug terrible rejoignant, dans une communion apocalyptique Sartrienne, l’effrayante vacuité existentielle de la caissière ou de l’employé…
Une des révolutions majeures de nos sociétés a semblé être l’établissement officiel d’un statut pour l’artiste, l’intégrant ainsi dans un mécanisme emballé où l’échange devient moteur existentiel, dès lors que le besoin s’est mis, on se sait où ni comment, à supplanter la nécessité. Et si cela semble vraiment très con à dire, intégrer l’artiste à nos sociétés en se refusant à le laisser sur le bas-côté, en s’efforçant de préserver la conviction qu’il est une particule essentielle à l’anoblissement du progrès en même temps qu’un garde-fou inespéré à une dérive annoncée de ses mécanismes n’a finalement d’autre conséquence que de tuer ce qui l’en distingue. Et oui. Si l’art est « ce qui est gratuit », cela fait bien longtemps que le temps est devenu argent. Le public de CharlElie intègre son rapport au temps, accepte sa quête intemporelle d’un ailleurs, mais pour autant, requiert son acquittement de dette sociétale, le paiement de son ticket de péage pour l’implacable autoroute de la reconnaissance.
Il aurait mieux fallu, peut-être, le laisser dans des hardes arpenter les voies de détresse le pouce levé, lié pour toujours aux aléas de la fortune avec pour seul bagage une chanson nouvelle et un rêve de plus. Se vautrer sans réserve, pendant ce temps, dans un monde sans rêve et sans utopie, libérés de nos souffrances, aptes à solliciter, à loisir, la venue du barde pour égayer une soirée de beuverie par quelque nostalgie ou sagesse harmonisée, en échange d’une cuisse de poulet. Ainsi en va-t-il de l’Avion sans Ailes : il roule depuis trente ans vers un horizon radieux comme une merde, fuselé, élégant, racé et inaltérable mais incapable de s’envoler, prisonnier de roues refusant obstinément de quitter le sol d’asphalte de la piste nulle de ses congénères jaloux. Car nous sommes comme ça, nous, les humains : quand nous trouvons l’oiseau beau, nous en capturons la beauté dans une cage pour qu’il ne vole plus et du coup, il ne nous reste plus qu’à rêver tout en le regardant s’enlaidir comme nous, ce qui est très rassurant. CharlElie écrit d’autres chansons quasiment chaque jour depuis, mais il semble qu’il soit rassurant de le circonscrire, quoi qu’il arrive, à ce succès d’autrefois, là, au milieu de sa « cage scénique ». Sa chanson devient-elle alors un code-barre inlassablement scanné dans chaque ville où il se produit ?
Accepte-t-il avec fatalité cette appétence morbide de son public pour les quelques minutes de « Comme un avion sans ailes », accepte-t-il la minoration de toutes les autres minutes composant toutes ses autres chansons par rapport à celle-ci, accepte-t-il même que la totalité de ces autres minutes n’aie enfin plus la moindre valeur si d’aventure il prenait le risque de ne pas la jouer ? Peut-on raisonnablement penser qu’il a conscience que cette chanson seule légitime la présence de son public, comme autorise seule la reconnaissance des autres chansons en tant que « préambules », « mises en bouche », « adjuvants » ?
Enfin, demandons-nous ce qui se passera s’il se révolte et qu’il décide sciemment de ne pas la jouer. Qu’il s’en libère. Qu’il se les recolle, ses putains d’ailes perdues en 81.
Certes, il s’envole, CharlElie.
Mais sans eux. Tout seul.
Sartre a bien raison. L’enfer, c’est les autres.
Sartre a bien raison. L’enfer, c’est les autres.
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