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mercredi 21 novembre 2018

Le petit coin (de page)

Tous les mardis j’écris une chronique dans un célèbre magazine. Généralement je m’y attèle le lundi matin, au moment où le fleuve de voitures redémarrées après le week-end se déverse par à-coups dans la rue d’en bas, au rythme du feu de circulation et du nombre de camionnettes garées en double file : si je veux saisir une chance de rendre quelque chose d’à peu près viable pour la fin de journée (dernier délai : 16h00) je dois m’y mettre tôt, j’ai rarement quelque chose d’intelligent à dire sur commande. Au mieux, je rebondis sur un sujet quelconque (j’ai quasi carte blanche), au pire, je  m’en tire avec une moue et quelques tours de passe-passe littéraires.

vendredi 9 novembre 2018

InBox

Le mail avait remplacé la lettre aussi facilement que s’il s’était agi d’une évidence. Un darwinisme épistolaire, en quelque sorte. Le facteur passait toujours (un facteur syndiqué systématiquement jeune, à l’uniforme optimisé, vidé des derniers atours qui lui donnaient encore, deux décennies plus tôt, quelque poésie comme cette très officielle casquette anguleuse désintégrée au profit d’un chariot complexe à quatre roues et d’un gilet multi-poches) mais c’était uniquement, et définitivement, pour ne plus déverser, dans l’agacement d’une tournée dictée par les quotas et l’optimisation horaire, que les quelques feuillets survivant pour de derniers instants à la lente (mais inexorable) numérisation des administrations : factures, rappels, relances et avis d’échéance.

dimanche 28 janvier 2018

Clef à molette

D’un côté, l’Oxfam –mais ça pourrait être n’importe quelle autre Agence, organisme ou média : qui ose encore faire croire qu’il se soucie des sources ? - fait tomber une nouvelle série de chiffres exposant une fois de plus le chaos préprogrammé vers lequel nous fonçons en ordre de bataille : 82% des richesses du monde de 2016 n’auraient bénéficié qu’à 1% de la population, tandis que la moitié la pus pauvre de la planète (3,7 milliards de gens) n’aurait pas bénéficié du moindre dollar issu de cette manne.
De l’autre, la démultiplication des postulats « philosophico-sociologiques » encourageant – ou constatant – les tendances à la décroissance ou au refus de la compétition consumériste : du « Désobéir » de Frédéric Gros (qui pointe le syndrome de « l’enfant sage » à travers ce qui serait un désir inconscient de « sur-obéissance » pour faire rempart au vertige existentiel, citant Thoreau, La Boétie et Epicure pour encourager à une désobéissance sociale qui passerait par « l’amitié » et à « désobéir par soi-même, pas à travers quelqu’un d’autre ») au carton Netflix du documentaire « Less Is Now Tour » (deux prosélytes américains donnant des conférences à travers leur pays pour prêcher le minimalisme), du « Project 333 » (un « challenge mode » invitant à ne s’habiller qu’avec 33 vêtements pendant 3 mois) aux articles de « Elle » intitulés « Fuck Ambition ! », de la démultiplication des expressions kleenex désignant le désintérêt pour le travail et la vie en général (partant du vieillot « burn-out » pour transiter à travers le récent mais déjà démodé « bore-out » pour en arriver au très chic « brown-out » (le manque de motivation pour son travail)), de la démultiplication des tendances à l’ultra-cocooning (au choix, exportées de l’Europe du Nord ou du Japon) à la démultiplication des tendances à plaquer un job anciennement auréolé du marqueur de la réussite pour revenir à l’authentique d’un « artisanat de proximité » (aux produits ultra-scénarisés et aux tarifs prohibitifs), la liste est interminable.

mercredi 20 mai 2015

Le lai de l'alliée

Ma bite a la même couleur que mes doigts
C’est déroutant
Sortie de son étui dans la grâce d’un chat
Couleur coquelicot
Humant l’atmosphère
Son évent solitaire évasé vers les terres
Cherche
Le mystérieux chemin de la mer
Comme un roseau
Intelligent
Ma bite a la même couleur que mes doigts
C’est déroutant
Rentrée dans sa coquille en chair de testicule
Couleur frigo
Refusant les enfers
Du froid mordant de l’océan polaire
Resserre
Un col fragile en peau d’éphémère
Dans un étau
Attendrissant
Ma bite a la même couleur que mes doigts
C’est déroutant
Pendue à mes organes, dodelinant
Complice
Gonflant les joues
L’embout capricieux dirigé loin des vents
Explore
L’alentour étonnant de placards silencieux
Quand je pisse
Tintinnabulant
Ma bite a la même couleur que mes doigts
C’est déroutant


lundi 23 février 2015

Si tu reviens, comme je l'espère...


Il a la beauté grave d’un Cassius Clay propulsé dans un film de Tarentino, costume Mao noir tiré à quatre épingles ; mais quand il se met à parler, juché sur un tabouret dans le faisceau d’un unique projecteur, on lui trouve la douceur et l’humanité d’un Patrick Chamoiseau. Elle a l’assurance fauve d’une Joan Jett propulsée dans Thelma et Louise ; mais quand elle s’avance devant l’écran sur-éclairé, on lui trouve l’évanescence et la légèreté d’une princesse de Saba. Il a la discrétion d’un Salary Man propulsé dans un rêve de Murakami ; mais quand il traverse le sol pelliculé obsédé par la quête de ce qui lui échappe, on lui trouve la lumière du feu et la force du bois. Elle a la discrétion inquiète d’un caméléon propulsé dans un décor inconnu ; mais quand elle lance cet appel à d’invisibles dieux sanglée dans une robe d’ombre, on lui trouve le charme obsédant des mythes de l’ancienne ère. Tous les quatre dansent le bal de l’éternelle malédiction, tour à tour soudés dans l’oblique de mêmes trajectoires d’équilibres suspendus, ou divisés dans de frissonnantes solitudes tantôt résignées de chagrin, tantôt révoltées de passions contradictoires.

lundi 26 janvier 2015

« C’est un garçon sans importance collective : c’est tout juste un individu. » (L.F Céline)

C’était un siècle où tout le monde y allait de son épanchement : l’époque était à la fois foisonnante et putride, comme un champ couvert de fleurs sans bouquet refusant obstinément de faner.
D’innombrables musiciens entamaient d’inexistantes tournées par une date unique rebondissant avec emphase sur la sortie morose d’un inutile album autoproduit jeté en pâture à l’indifférence de sites de partage payants, avec une dette auprès d’un graphiste indépendant lui-même au bord de l’incognito.

vendredi 7 juin 2013

(Asser)vice public

Nous viendrons d’abord avec des peintures puissantes marquer des signes kabbalistiques sur les sols, sans prendre la peine de saluer les silhouettes stupides que nous croiserons. Un peu plus tard, nous enverrons un premier attelage grondant déposer des barrières de fer peintes en rouge en tas superposés, devant les parvis des maisons pour signifier que le moment de notre avènement approche. Puis nous déchaînerons enfin notre colère de métal et de fureur, sans prévenir, dès l’aube venue.

vendredi 3 mai 2013

Vers de Terre

Tu es Amour on ne te touche pas
Tu appartiens aux dieux
Tu es le Manimal
Je suis un ancien feu
Et voilà c'est ton nom et il est mystique
Comme celui d’un cheval
Et le mien est Runique
Et guttural
Mais voilà dans la plaine
C'est moi qui caracole
Car le monde appartient
A l’herbe et aux licols
Mais jamais au cheval

jeudi 28 février 2013

Ca non.

Ce n’est pas une chanson d’amour

Je suis heureux de posséder
Pas si je ne possède pas
Faire de grosses affaires c’est
Etre particulièrement avisé
Je m’immerge au cœur de
L’entreprise
Ce n’est pas une chanson d’amour
Ce n’est pas une chanson d’amour
Ce n’est pas une chanson d’amour
Ce n’est pas une chanson d’amour
Je suis adaptable
Et j’aime ce que j’ai à faire
Je ne cesse de m’améliorer
Et j’ai de nouveaux objectifs
Je modifie mes préférences
En fonction de là où l’argent coule :
Ce n’est pas une chanson d’amour
Ce n’est pas une chanson d’amour
Ce n’est pas une chanson d’amour
Ce n’est pas une chanson d’amour
Ce n’est pas une chanson d’amour
Je passe sur l’autre rive
Je suis heureux de posséder
Pas si je ne possède pas
Faire de grosses affaires c’est
Etre particulièrement avisé
Je suis moi-même à l’affût de la liberté
D’entreprendre
Ce n’est pas une chanson d’amour
Ce n’est pas une chanson d’amour
Ce n’est pas une chanson d’amour
Ce n’est pas une chanson d’amour
Ce n’est pas de la télévision
Derrière les rideaux
Sitôt passée la porte
Tu sautes dans le premier train
En direction du vaste monde
Es-tu prêt à saisir ta chance
Ce n’est pas de la télévision
Ce n’est pas une chanson d’amour
Ce n’est pas une chanson d’amour
Ce n’est pas une chanson d’amour
Ce n’est pas une chanson d’amour



vendredi 31 août 2012

Rendez-vous en terre inconnue.

J’ai fait la sourde oreille à ces jours paisibles qui se sont écoulés dans l’air sans discontinuité, apportant bravement leur part d’insouciance au milieu du fracas habituel. J’ai à la fois notion précise du temps qui est passé, je pourrai le noter posément sur une feuille comme un chiffre, mais la substance n’a cessé de faire défaut. Ces journées noyées de soleil, ces virages au volant d’une voiture coopérative et feutrée que j’ai pris d’une seule main,à une allure minable au milieu de paysages lavés de construction au point de paraître louches. Ces sourires complices, ces dîners doucereux au milieu d’un soir tombant, une de nos mains battant lentement l’air pour chasser un insecte opiniâtre du dessus d’une assiette. Un soupir d’aise au moment de s’allonger sur un lit inconnu. J’ai tout traversé comme un fantôme dilettante ayant reçu la permission provisoire d’arrêter de hanter son lot d’âmes usées pendant quelques semaines, guettant l’instant ou il faudra reprendre mes chaînes pour ululer en plein cœur de la nuit, debout et blanc dans le fond d’une pièce, les yeux rougis vrillés sur un dormeur quelconque mais inexplicablement, personne n’est plus venu me chercher . Tout s’est poursuivi avec cette même bizarrerie, comme une sorte de mauvais canular qui se devait de durer jusqu’à ce que j’y croie vraiment, jusqu’à ce que j’ai cédé ou tout au moins m’y sois fait, pour s’éventer et m’éclabousser d’un rire jaune et ossu avant que de m’admonester sèchement, puis qu’il me faille reprendre criblé de honte et d’auto-humiliation Tout à ma suspicion, j’ai lu ces choses passionnantes sans pouvoir rien en dire, sans arriver à en conjurer, comme d’habitude, une foule aveugle et anonyme d’en partager les délices. Les trois tomes du « Monde des à » de A.E Van Vogt, qui sont pourtant bien ce que j’ai lu de plus jouissivement déroutant en matière de science-fiction. Et bien, je n’ai rien pu en dire. Aujourd’hui encore, je peine à m’armer de ce courage qui s’empare d’habitude si facilement de moi au moment où je referme une œuvre qui m’a bouleversé (ce qui arrive finalement assez souvent) et qu’il est donc temps pour moi, comme un mécanisme suisse de précision, de prêcher dans un vide familièrement ingrat avec la conviction et la foi d’un illuminé débarrassé de la nécessité qu’on l’écoute.
Là, rien.
J’ai tenté de scanner des illustrations de Robert Crumb, ces portraits dérangeants de femmes croqués à partir de comptes-rendus de psychiatrie du début du siècle dernier, mais là encore j’ai échoué, sans même que cela ne m’agace véritablement. J’ai aussi lu ce livre à moitié hérissant de Joseph Connolly dont Michel Blanc a mené une adaptation cinématographique plutôt réussie sous le titre « Embrassez qui vous voudrez ». Là aussi, d’ordinaire je n’aurai pas tardé à décrire ce mélange subtil de dégoût et d’attirance que ce livre, décroché sur une étagère d’une maison de vacances louée à la semaine, m’avait procuré. Mais rien. Tout ce que j’aurai pu en dire m’est apparu fade et inutile. D’ailleurs, tout ce que je voulais dire m’a semblé une sorte de prêchi-prêcha informel sans la moindre étincelle, comme ces pépiements insupportables des pauvres types qui vous abordent dans les rues passantes des centre ville dans l’espoir pourri de vous tenir le crachoir à propos de je ne sais quelle Bible, les yeux remplis de cette empathie suave et répugnante. Alors je n’ai rien fait. Cela n’a pas cessé de me mettre mal à l’aise mais cette fois il m’a été impossible de réagir face à cette vague de bonhomie gracile qui s’est emparée de nous comme le bras d’un ami vous entraînant vers un comptoir à l’heure où le soir s’est décidé à pousser tout le reste pour s’asseoir à califourchon au-dessus de votre tête. Je n’ai rien eu à faire d’autre que de me laisser faire et de me gratter le menton en essayant affablement de me trouver plutôt pas mal dans des glaces de salles de bain inconnues. Je me suis même saoulé sans la moindre ténacité ni aucune rigueur, avec gentillesse. A tout bien considérer, cela n’a rien à voir avec l’été.
Je veux dire, le fait d’être en vacances, tout ça, tout ce qui peut logiquement s’ensuivre. Non, c’est juste que je n’ai pas eu envie.
Peu après, en pleine nuit, alors qu’on était de retour et que malgré tout ce que j’avais pu prévoir les choses n’avaient toujours pas changé, je suis tombé sur un type en chemise blanche debout sur les tuiles du toit de mon voisin et alors que j’étais parti pour lui exploser le crâne au moyen d’une hache de décoration, j’ai fini par comprendre qu’il cherchait juste à fuir sa femme ivre de jalousie qui tambourinait déjà comme une aliénée assoiffée de vengeance à une porte de maison lointaine, derrière laquelle se tenait, livide, une quelconque maîtresse angoissée. Et toute cette vie a continué de tourbillonner autour de moi comme un Sirocco bienveillant, sans plus que je n’éprouve le moindre besoin de débarrasser mon cerveau de quoi que ce soit : d’hypertendu, il semblait devenu inexplicablement amorphe ou indifférent, mais de façon sympathique.
Et puis soudain, Jean-Luc Delarue est mort.