mercredi 5 octobre 2011

J'ai six ans, je sais que c'est pas vrai, mais j'ai six ans... (12/20)

Voici le douzième poème d'une série de vingt postés pendant (presque à peu près) vingt jours...




Celui a une résonnance toute particulière : il a occupé tout mon mercredi après-midi : il est de Raymond Richard, je ne sais absolument pas qui c'est, et pour cette fois, je m'en fous. Pourquoi ? Parce qu'il est à apprendre par coeur pour demain, classe de CP.

Classe de CP.

Que vive à jamais la poésie orale, parlée, déclamée, comme le pli du front de l'enfant tout attelé à sa tâche mémorielle.

Prêts ?


Il s'intitule : "Le Bel Automne Est Revenu".

A pas menus, menus,
Le bel automne est revenu
Dans le brouillard, sans qu'on s'en doute,
Il est venu par la grand'route
Habillé d'or et de carmin.
Et tout le long de son chemin,
Le vent bondit, les pommes roulent,
Il pleut des noix, les feuilles croulent.
Ne l'avez-vous pas reconnu ?
Le bel automne est revenu.

mardi 4 octobre 2011

Onze est le premier nombre à dépasser la mesure de nos dix doigts... (11/20)

Voici le onzième poème de cette série de 20.

Celui-là sera tout en prose, et emprunté à Georges-Louis Godeau. Le brillant linguiste et sémiologue Georges Mounin dira de ce poète anobli par la rue aux côtés de Prévert ou d’Aragon dans sa capacité à parler du peuple tout en faisant en sorte que le peuple lui-même s’y reconnaisse et s’y apprécie : « Godeau fait tenir en 8 ou 10 lignes ineffables ce que les analystes chevronnés de "L'Express", de "L'Observateur" ou du "Monde" n'atteignent, et pas toujours, qu'en 3 ou 4 colonnes... S'il avait été grand Reporter, il serait mondialement connu... ».

Délectons-nous de « Les gens » :


Ils sont assis sur leur chaise, ils ont des jumelles puissantes pour voir à travers les murs et ils te suivent, ils protestent, ils disent que tu es Satan et que si ils te prennent ils te pendent. Et quand tu reviens, que tu entres en costume clair, ta mèche brune comme un cowboy, un artiste ou un chef d’Etat, ils se serrent, ils se taisent et si tu t’étonnes ils froufroutent, ils s’éloignent.

Ce sont des êtres inoffensifs qu’il convient sans plus de tenir en respect et même parfois, si le cœur t’en dit, quand la vie devient généreuse, tu sais bien, mon frère, les soirs de fête, d’aimer malgré eux, le temps de les surprendre.

lundi 3 octobre 2011

A Mathias de Banon (10/20)

Voici le dixième poème de cette série de 20. Il en est, en quelque sorte, le tournant. Nous le laisserons donc à un personnage ambigu, en la personne de François Maynard : l’homme est d’une part un avocat parisianiste doublé d’un homme d’Etat intégrant, dès son apparition, l’Académie Française inaugurée au XVII ème, et fervent disciple de Malherbe ; mais plus profondément, le poète est attaché à sa singularité comme à sa terre d’Aurillac, et les fausses promesses du pouvoir le poussent à cultiver une sincérité de sentiment et un sens de l’humain qui s’expriment tantôt dans un lyrisme exalté, tantôt dans un réalisme terrien pur et touchant. Ce poème retrace toute cette dualité, et évoque le choix final de l'Académicien, à la mort de Richelieu, de s’établir à Saint Céré, dans le Lot, où il reçoit la visite de nombreux jeunes poètes parmi lesquels un certain Jean de la Fontaine. Même le cynique Voltaire, peu enclin à l’éloge, dira de lui : « On peut le compter parmi ceux qui ont annoncé le siècle de Louis XIV ; il reste de lui un assez grand nombre de vers heureux. » Dont acte :

Adieu, Paris, adieu pour la dernière fois.
Je suis las d’encenser l’Autel de la fortune,
Et brûle de revoir mes rochers et mes bois,
Où tout me satisfait, et rien ne m’importune.

Je n’y suis pas touché de l’amour des Trésors.
Je n’y demande pas d’augmenter mon partage.
Le bien qui m’est venu des Pères dont je sors,
Est petit pour la Cour, mais grand pour le Village.

Depuis que je connais que le siècle est gâté,
Et que le haut mérité est souvent maltraité,
Je ne trouve ma paix que dans ma solitude.

Les heures de ma vie y sont toutes à moi.
Qu’il est doux d’être libre, et que la servitude
Est honteuse à celui qui peut être son Roi !

dimanche 2 octobre 2011

Ratatoum ta ta...

Ils sont à peu près vingt et à eux tous, ils doivent cumuler plus d’un millénaire. Le meneur, un Robert Hue rougeaud, s’est époumoné en battant la mesure d’une seule main et le porte-drapeau, grand échalas penchant à la scoliose menaçante, a tenu à figurer en première ligne, raide et désespérément pompeux comme une justice surannée.

C’est la Fanfare.

Réunie pour la fête œcuménique du patron du quartier, elle a ressuscité une éternité d’après-guerre, par surprise, immuable dans sa boiterie grinçante à la porte de l’église dans un fracas de cuivres emboutis voilà une demi-heure.

Puis l’office a débuté et le silence a regagné la place, comme après un mauvais réveil ; en bas de la volée d’escalier les trois rangs approximatifs se sont disloqués. Cheveux blancs, cheveux gris, cheveux sales et crânes lisses se sont agrégés en bouquets de brocolis décatis empreints de moustaches aux arrondis goudronnés de tabac brun, dans des éclats de chemises blanches et de fanions mal repassés. Du bar d’en face, des regards méfiants s’échangent dans un parfum d’anisette qui flotte dans le virage ; le dimanche prend définitivement son envol dans un éclat de soleil italien et d’odeur de pain. Même le bruit des voitures qui s’engouffrent dans le vallon est devenu familier depuis qu’ils se sont emparés de la placette, en amont de la procession tristounette levant haut une icône de Saint François d’Assise entourée de ses notables pèlerins, et que leur vacarme pétaradant a déversé en quelques accords biaisés un cortège jovial de souvenirs dans l’azur de septembre, ouvrant comme un signal les volets des maisons silencieuses sur des sourires débonnaires, faisant sortir les marchands sur le perron de leur échoppe et accourir les retardataires. Des cigarettes se fument maintenant, solennelles et amidonnées, quand soudain les cloches retentissent à nouveau.

Dans une bouffée de fraîcheur humide qui exhale de l’édifice aux portes soudainement grand ouvertes des relents d’encensoir, une nuée de scouts microscopiques coiffés de bérets pétainistes s’étiole en avant-garde de la foule endimanchée qui plisse les yeux sous l’assaut du zénith. Comme réveillée en sursaut, la fanfare retrouve instinctivement son alignement improbable et dans un succès fracassant, fait de nouveau éclater la parade dans une déferlante de couacs cuivrés et de martèlement de grosse caisse.

Le décor bascule tout aussi promptement : des enfants gavés d’excitation remontent le boulevard au pas de course, rejoignant la foule maigrelette qui s’est pressée en arc de cercle dans le virage. En quelques minutes, on n’aperçoit quasiment plus personne mais le tonnerre pétaradant semble gagner en puissance, galvanisé par ce flux de curieux grossissant : des païens bigarrés surgis d’on ne sait où se pressent autour des fidèles, les scouts virevoltent, et dans un incroyable retour rougeaud vers le passé s’agglutinent vieillards ahuris, poussettes claudicantes, clochards édentés, idiots de village, rombières, costauds rougeauds en débardeur, maîtres d’école, petites filles en rubans pastels, garnements hurleurs jetant des cailloux à la dérobée, chiens errants, agents de police blasés, élus locaux ventripotents et tout ce petit monde, dans un élan de fraternité stérile, communie dans cette dissonance paillarde et débraillée. Et la fête s’installe, adoubée par un soleil claironnant. De grandes ovations se mettent à ponctuer les pauses, tandis que des kyrielles d’enfants ont installé une ronde frénétique au gré des marches d’escalier qui surplombent la scène et que les clients du bar se sont levés, une main en visière. Essoufflés, empourprés, suants, les instrumentistes se sont scindés en trois rangs : les septuagénaires d’en haut, qui tiennent les cors, menacent de s’effondrer sous l’effet des exhortations du meneur entre deux époumonements que l’on ne perçoit presque plus ; au milieu, fiers et gras, les cuivres sexagénaires emmenés par un soliste rutilant crachent à perdre haleine dans les embouchures de leurs trompettes; enfin, en bas, face à la foule, le premier rang à l’âge canonique tangue sous l’effet d’un rythme apoplexique maintenu par miracle par une triplette de tambours équipés de sonotones et d’un duo réjouissant composé d’un joueur de caisse très en retard mais très motivé, et d’un joueur de cymbales aux yeux exorbités dont la machine personnelle semble s’être emballée.

Immuable, défiant le temps comme un sphinx de naphtaline, le porteur de drapeau clôture le rang, le menton tremblant pointé vers le nord dans un salut indéfinissable. Dos à la foule, le meneur, trompette à la bouche, le cou épais roide de sueur, bat irréparablement la mesure de sa main gauche potelée en lançant des regards noirs à qui veut bien les prendre, et l’ensemble, dans une grâce éléphantesque, tambourine un corpus de rythmes martiaux dégénérés dans une liesse universelle et jouissivement stupide.

Le bus prend un virage serré dans l’indifférence générale tout en crachant un apocalyptique nuage de diésel, les scouts se mettent à vendre des calendriers, et comme de petites rivières, des flux de passants se font et se défont en travers de la foule dans la bousculade. Enfin, une sorcière paillarde à la teinture mourante se met à danser avec la grâce d’une ballerine hallucinée, sourire cabossé de chicots offert à une foule goguenarde.

Il est bientôt midi.

« Une nation s’éteint quand elle ne réagit plus aux fanfares ; la décadence est la mort de la trompette. »

Michel Cioran.

« Number nine… number nine… number nine… » (Revolution 9 / John Lennon) (9/20)

Voici le neuvième poème de cette série de 20 poèmes.
Le belge Henri Michaux, né en 1899, contemporain des surréalistes mais si solitaire qu’il ne les côtoiera quasiment pas, est pour autant, comme la plupart d’entre eux, un chantre du voyage ; qu’ils soient réels ou imaginaires, les siens se déroulent le long d’une écriture unique qui explore les domaines inconnus où le mènent les drogues. Pour cet amoureux de Lautréamont, passionné par Tolstoï et Dostoïevski, cette exploration restera cependant lucide, précise, presque scientifique : sous la surveillance d’un médecin, il s’adonne à la mescaline à l’âge de 55 ans, avant d’approfondir sa curiosité en matière de psychotropes avec le LSD, puis la psilocybine, toujours dans le cadre d’expériences annotées visant à déclencher de nouvelles formes de créations artistiques. Très attiré par les arts graphiques qu’il pratiquera quasiment sans interruption, parfois au détriment de l’écrit, féru de psychiatrie, cet artiste prolifique s’éteint à Paris en 1984.
Ci-dessous « Paix égale », poème extrêmement moderne, que l’on imagine entrer sans grande difficulté dans un répertoire de Bashung aux côtés de textes de Jean Fauque…

Paix des nerfs au cœur malade.
Paix égale mûrir sa loi,
sucée à la vie,
A la vie nébuleuse, à la vie…
Mais lourd le char, lourd, lourd.

Les apaiser,
Leur envoyer du vent,
Le vent chaud des bouches suaves,
Le vent chaud du désert souverain.

« Et maintenant… FERMEZ vos corolles d’angoisse ! »

samedi 1 octobre 2011

La danse est une excellente parenthèse à la poésie...

Nouvelles attributions obligent, me voilà à tenter de rattraper un considérable retard dans la connaissance dont je dispose concernant l'univers de la danse. Plongée dans un ouvrage pharaonique mais littéralement somptueux, assez bêtement intitulé "Histoire de la danse en Occident", écrit par un certain Paul Bourcier (éminent personnage enseignant à Paris VII).
Au-delà de venir échaffauder avec une terrible exactitude mes futures connaissances dans le domaine de la danse, cet ouvrage a la particularité géniale de dresser cette "histoire" par le biais d'une "invitation à réfléchir sur l'évolution des sociétés humaines, dont la danse, que les historiens commencent tout juste à prendre en compte, est l'un des indicateurs les plus précis et les plus subtils."

Sachons-le, la première représentation d'un être humain en train de danser remonte à 14.000 ans avant notre ère. (On peut la voir sur la page FaceBook de "Cabriole Centre de Danse")...

Voilà donc un premier partage de cet ouvrage fabuleux, concernant "La Ronde d'Addaura":

"Datée de -8.000 ans, donc du Mésolithique, où les représentations de groupe commencent à être fréquentes, cette scène gravée dans la grotte d'Addaura présente sept personnages dansant une ronde autour de deux personnages centraux. Ceux-ci se livrent, à terre, à des contorsions - l'un semble faire le pont. Ils sont ithyphalliques*, alors que les autres ne le sont pas. Tous sont nus; mais ils portent un masque au museau pointu qu'on trouve couramment dans les figures pariétales - même celles qui n'indiquent pas de mouvement - et qui n'est pas celui d'un animal nettement déterminé.
Le mouvement va de la droite vers la gauche, soit celui de la marche apprente des grands astres, le soleil et la lune. Faut-il y voir une danse cosmique? La réponse n'est pas du domaine de la constatation. Sans se lancer dans des hypothèses gratuites, on se contentera de remarquer que toutes les rondes spontanées, même celles des enfants, de nos jours, tournent dans ce même sens."
* adjectif qui désigne "celui qui a un phallus en érection"

Avis à tous les parents : faites-en l'expérience troublante...
(Je sens que je vais me régaler.)

Huit est bel et bien le deuxième nombre magique (mais en physique nucléaire)… (8/20)

Voici le huitième de cette série de 20 poèmes.


Que dire sur Paul Verlaine ? Consacré à la Vierge Marie par sa mère, il restera habillé tout en bleu jusqu’à l’âge de sept ans, et que bien que cela ne suffise évidemment pas à expliquer son goût vertigineux et précoce pour l’alcool ni les désastres occasionnés par ce que l’on appellera alors ses « amitiés particulières », force est de reconnaître qu’en terme de départ dans la vie, celui-ci ne fût pas très bénéfique… De son mariage bienséant avec Mathilde, ruiné par cette rencontre funeste avec Rimbaud, il ne lui restera pas même le droit de voir son fils : échoué auprès de sa propre mère devant laquelle il jure puis abjure cent fois sa terrible consécration, c’est à ses amis et admirateurs qui se cotisent qu’il doit un semblant de vie misérable, passée d’hôpitaux en cabarets. Le Prince des Poètes n’aura finalement été qu’un clochard rongé par l’absinthe, dont la misérable vie s’achèvera dans un taudis un soir de 1896.
Malgré ce tableau affreux, voilà par exemple comment le « pauvre Lélian » n'aura eu de cesse, de quelques vers, se rapprocher de ces dieux qui l’ont si tristement ignoré : place à « Les Ingénus », poème tout « Sophia Coppolien » empreint d’un délicieux libertinage sophistiqué tout en alexandrins pleins d’élégance et de légèreté, tout entier dédié à la confusion de cette recherche de la femme idéale qu’il ne trouvera jamais.

Les hauts talons luttaient avec les longues jupes,
En sorte que, selon le terrain et le vent,
Parfois luisaient des bas de jambes, trop souvent
Interceptés ! - et nous aimions ce jeu de dupes.


Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux
Inquiétait le col des belles sous les branches,
Et c'étaient des éclairs soudains de nuques blanches,
Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous.


Le soir tombait, un soir équivoque d'automne :
Les belles, se pendant rêveuses à nos bras,
Dirent alors des mots si spécieux, tout bas,
Que notre âme, depuis ce temps, tremble et s'étonne.