lundi 15 octobre 2012

Chroniques Architecturales

Vol. I
Nous habitions le vingt-deuxième étage de l’entrée Sud. La tour en comptait vingt-trois. Et deux décennies d’existence avaient suffi à l’entame d’un processus de délabrement encore discret mais irréversible. Erigée au cœur d’un ensemble qui en comptait une demi-douzaine, cette tour était, à en croire notre père, un fleuron d’architecture moderne : d’ailleurs, si l’on s’en référait au « Quid » familial (célèbre ouvrage « universel et francophone » revendiquant « 100% d’informations utiles et fiables » vaincu en 2007 par la déferlante web) de l’année 1974, elle comptait alors parmi les plus hautes d’Europe. Il est vrai qu’en termes de hauteur, elle donnait à voir : du haut de ses quelques 72 mètres, on voyait la totalité de la ville s’étirer jusqu’à la mer côté Sud, ou s’égrener vers les collines côté Nord. A vrai dire, par certains côtés, à l’aube des années soixante, l’ensemble immobilier tout entier, appelé « Nouveau Parc S. », se revendiquait légitimement d’une certaine audace : voici d’ailleurs quelques extraits de ce qu’en disait le promoteur Z., s’appuyant sur la « vision urbaine » de ses deux architectes, André C. et Jacques B., a qui l’on devait d’ailleurs d’autres impressionnantes érections de barres d’immeubles toutes pensées dans ce même style brutal, massif et belliqueux :
« Le groupe d'habitations est situé sur les terrains d'une ancienne bastide du XVIIIe siècle, dont le domaine a été divisé par le boulevard Michelet et dont la partie la plus à l'ouest est occupée par la Cité Radieuse. La confrontation avec la Cité Radieuse est évidente, mais alors que l'essentiel des réponses à ce vis-à-vis s’est jusqu’alors matérialisé par des immeubles cintrés et isolés, le plan masse du Parc compose avec plusieurs types de bâtiments : tours, barres et plaques, sur une conception plus avancée de l'espace. En effet, si la Cité Radieuse, avec son monument monolithe, n'entretient avec le sol qu'un rapport de séparation grâce aux pilotis, le projet de B. et C. cherche à maintenir une échelle proche avec les activités au sol. L'ensemble est constitué de galeries, liaisons couvertes entre bâtiments articulant les grands volumes de la ville dense et les nappes de l'échelle proche. »
Un peu plus loin, au chapitre « contexte » de la section Patrimoine de la ville, on trouve même ces surprenantes références : « Cette réflexion sur ces enchâssements de la ville dense a déjà lieu en 1952 à Manhattan, où le Lever House de l'architecte Gordon Burnshaft étage une construction basse de deux niveaux qui occupe entièrement la surface de l'îlot au-dessus de laquelle émerge le gratte-ciel connu pour son mur-rideau auto-lavable, puis en 1958 à Copenhague, où le SAS Royal Hôtel de l'architecte Arne Jacobsen reprend ce schéma superposant la nappe basse et la tour. Cette réalisation deviendra le modèle du « building à l'européenne », laissant envisager la cohabitation de la ville dense moderne et de la ville historique. Dans les compositions moins tenues par des contingences urbaines, les nappes basses vont redessiner l'espace au sol, réordonner les circulations indépendamment des masses bâties. »
Retrouver ainsi décrite la tour de mon enfance, vingt-cinq ans après que j’en ai quitté l’appartement familial aux allures de nid d’aigle parallélépipède, ne manque pas de me dérouter. En lisant finalement entre les lignes, voilà ce que moi je peux analyser de cette construction avant de me laisser dériver au gré de mes souvenirs. Le moins que l’on puisse en dire, effectivement, c’est que le « Nouveau Parc S » ne brillait pas réellement par la complexité d’un agencement urbain nécessaire entre « cohabitation de la ville dense moderne et de la ville historique » : si les restes préservés de la « bastide », qui auraient pu symboliser le pendant noble de cette cohabitation poétique, courbaient l’échine bien plus bas, quasiment dans un autre quartier, notre « groupe d’habitations » ne trônait lui qu’au lointain, effectivement sur d’anciens terrains, ne cohabitant avec rien d’autre que lui-même. Pour leur part, si de fameuses « nappes basses » redessinaient effectivement l’espace au sol, c’était assez différemment du tableau dressé ci-dessus. Il y avait bien, certes, cette fameuse « galerie marchande » oblongue et sombre côté Sud, ankylosée sous des toits plats de béton lézardés d’innombrables infiltrations brunes suintantes ceinturant un petit parking à ciel ouvert enclavé entre deux autres barres de moindre hauteur ; la rangée maigrichonne de commerces qui s’y serraient les côtes était renfrognée dans un noir lugubre, accolée au mur du fond d’un supermarché flambant neuf aux allures de bunker moderne.
Voilà d’ailleurs comment se traduit cette création lorsque le promoteur la dépeint :
« La tranche sud s'organise dans la tension avec la courbure de l'immeuble voisin ; une tension résolue par un plan en manivelle enchaînant une des tours, une barre de plus de 150 m et une barrette en retour (…). La composition de tour, barre, nappe est généralisée, ce qui redessine l'espace au sol à partir d'un vide central baptisé forum par les auteurs, et autour duquel se distribuent les éléments d'un centre commercial comprenant succursale de banque, restaurant, brasserie, pharmacie et diverses alimentations. L'ensemble est bordé de circulations couvertes et de galeries qui desservent à la fois commerces et logements. Cette nappe qui réunit les principaux immeubles de cette seconde tranche est aussi percée de patios et creusée d'encoches qui éclairent les galeries. »
De l’autre côté, au pied de la face Nord, la « nappe basse » se matérialisait sous la forme d’un colossal parking à ciel ouvert, lui-même encadré par deux allées de garages privatifs perpendiculaires tracés au cordeau. Là, renfoncé derrière un no man’s land de graviers, le « Club », sorte d’ancêtre de MJC tenu d’une main de fer vacillante et outrageusement maquillée par une vieille maquerelle et son fils unique, tournait le dos à un Centre d’Accueil pour toxicomanes en voie de sevrage puis, séparé de ces deux voisins pour le moins gênants, un centre médical bicolore et trapu venait finir le « Parc » face à la devanture du supermarché aux lettres rouges gigantesques s’élevant à l’assaut de la tour voisine.
En revenant à notre descriptif, cela donne : « Jardins et surfaces dédiées aux activités sportives sont largement représentés mais aussi aire de spectacle ouverte et kiosque à musique. »
Enfin, clôturons ce tour d’horizon idyllique par cette conclusion imparable : « Cette barre est aussi alignée avec celle de l'opération voisine (traduire par « avec la barre d’immeuble plus basse construite dans la décennie précédente », ndla), ce qui indique la recherche d'une mise en place cohérente entre les différents ensembles. »
Dans les faits, notre tour était effectivement une sorte de poème. Oh, pas aussi académique que voudrait le faire croire les Ets Z. car il faut nécessairement ici préciser une donnée fondamentale qui ne figure étrangement pas à ce catalogue patrimonial de Région pourtant très détaillé : à l’image de quantité de logements de masse, le Parc S. sortit de terre en réponse au désœuvrement de centaines de milliers de rapatriés d’Algérie débarqués sur les quais du port durant un été caniculaire. Bâti entre 1961 et 1963, l’ensemble, dès qu’on l’auscultait de l’intérieur, n’avait ainsi plus grand-chose de commun avec cette noblesse architecturale de Manhattan ou de Copenhague avec laquelle toute filiation se révélait finalement pour le moins hasardeuse...
Pour notre tour, fleuron du Parc S par sa dimension mais parent pauvre de la modernité observée dans les « barrettes » voisines, un système de chauffage « par le sol » avait été retenu : une chaudière titanesque confinée dans les soubassements de l’immeuble (dans ces fameuses « nappes basses » donc) avait ainsi pour tâche, par le biais de savants calculs de pression, d’alimenter équitablement l’ensemble des logements. Pourtant, chaque hiver voyait la même zizanie se reproduire : tandis que les heureux occupants « médians », compris entre le septième et le quinzième, étaient effectivement sous le coup d’une température modérée, les habitants des sept premiers étages se retrouvaient proches de la suffocation, suppliant de baisser les thermostats, tandis que les occupants des huit derniers étages parmi lesquels nous comptions, grelottaient de froid en admonestant la conciergerie, éternellement prise à parti par deux fronts antagonistes, de pousser les manettes. De jouissives scènes d’ascenseur confrontaient ainsi lors d’une même descente les habitants du haut, blafards et emmitouflés dans de grosses écharpes, aux habitants rougeauds des étages inférieurs qui pénétraient dans la cabine en col de chemise, la veste au bras.
D’autre part, les fondations de l’immeuble ayant été construites sur des bases antisismiques et de résistance aux vents pour le moins étonnantes, la tour, dont la hauteur avait été jugée particulièrement audacieuse (les autres tours du Parc ne comptaient « que » dix-sept étages) ployait joyeusement à chaque assaut de Mistral pour préserver ses superstructures : du haut de notre impressionnant vingt-deuxième étage, nous regardions ainsi tanguer le lustre du salon avec circonspection à chaque apparition du vent, tandis que les grincements des portes-fenêtres, arcboutées face au front de mer distant d’un maigre kilomètre à peine d’un côté, ou aux crêtes des massifs ceinturant la ville de l’autre, saluaient avec bravoure chacune de ses colères venteuses qui composent le climat méditerranéen. C’était là une des expériences qui marquât mon enfance, cette sensation physique quasi imperceptible de tanguer au gré du vent comme dans la cabine d’un paquebot plongé au grand ralenti dans une improbable traversée des flots. Il nous arrivait même d’inviter des incrédules chez nous rien que pour le plaisir de leur ahurissement quand, passant de pièces en pièces, il leur fallait constater le même phénomène, chaque lustre de l’appartement tanguant poétiquement au gré du ploiement éléphantesque de l’édifice. Pour tout dire, même si personne ne l’avouait en dehors de ma mère, les jours de grand vent, nous avions tous la trouille.
L’ergonomie de l’intérieur de l’immeuble n’avait rien à envier à ces deux premiers particularismes. Deux ascenseurs, vertèbres mécaniques de l’ambitieuse construction, avaient été le théâtre, à la suite de notre aménagement, d’un protocole paternel visant à nous familiariser, mes frères et moi, à l’interminable ascension qu’imposait le retour jusqu’à nos pénates : engouffrés tous les quatre dans une cabine, nous laissions ainsi défiler quelques étages, une dizaine en général, avant que mon père ne bloque soudainement le réduit à l’aide du bouton d’arrêt d’urgence. Là, nous patientions durant d’atroces minutes dans une apesanteur imposée entre les deux parois tapissées de moquette marron côtelée, engoncés dans un silence morbide assujetti à la seule résonance spectrale de la voix du Pater Familias nous exhortant de façon professorale à la raison et au courage, insistant sur la fiabilité de la mécanique moderne, tandis que nous combattions une frousse palpable. Nous répétâmes cet exercice quasiment chaque semaine durant les trois premiers mois de notre aménagement, et force est de constater que ce parti pris finit par être payant, les ascenseurs devenant finalement un de nos terrains de jeux de prédilection. Structurellement parlant, si la cabine desservant les étages pairs était grande et spacieuse, sa voisine contiguë desservant les étages impairs, elle, était ignominieusement étroite. Si l’on admettait que le découpage de l’immeuble répartissait les plus petits logements du côté impair, le calcul s’acceptait. Le problème principal venait du fait que le seuil du « grand » ascenseur, une fois le rez-de-chaussée atteint, faisait impeccablement face à la cage d’escalier tentaculaire desservant tous les étages en un colimaçon vertigineux : au vu de la dimension de sa porte d’acier monumentale percée d’un unique hublot, on ne pouvait dès lors la pousser sans rencontrer le nez de la première marche de cet escalier s’élançant à l’assaut des vingt-trois étages de la structure contre lequel elle venait irrémédiablement buter ; le bon sens amenait, dans un premier temps, à dénoncer cette absurdité : il aurait suffi d’inverser le sens d’ouverture pour que le problème se résolve. Cependant, cette solution aurait entraîné une desserte directe du grand ascenseur sur le seuil du petit ascenseur, qui lui-même s’ouvrait, dans un souci légitime d’ergonomie, dans le sens opposé. Le problème était insoluble. Ce cafouillage architectural, dans un immeuble palpitant en permanence au rythme d’allées et venues verticales d’une foultitude de familles nombreuses, entraînait ainsi un phénomène d’engorgement lui-même insoluble : les occupants des deux ascenseurs - parfois prisonniers de leur cabine de longues minutes durant s’ils venaient des étages supérieurs -, aspiraient tous à en quitter le confinement au plus vite : inévitablement, ceux du « petit », très stressés, tombaient nez-à-nez avec ceux sortant du « grand » et devant, bon gré mal gré, s’extirper par un angle d’ouverture réduit par la butée contre la marche d’escalier. S’ensuivait un désordre permanent, les uns tentant de contourner la porte par contorsion, les autres essayant de faire reculer ceux du « petit » pour pouvoir refermer la porte, les premiers exhortant les seconds, de nouveaux venus pestant de leur côté dans l’attente de pouvoir à leur tour emprunter la cabine dans le sens ascendant, tout ce petit monde se bousculant et se pressant mutuellement dans des directions incompatibles, donnant au hall la dynamique aveugle d’une fourmilière têtue condamnée à un capharnaüm ininterrompu.
Enfin, pour couronner le tout, deux types de paralysie venaient rompre cette pittoresque arythmie quotidienne : les plus régulières consistaient en une panne de l’un des deux élévateurs. Sollicités à outrance et sans la moindre interruption, les cabines cacochymes qui hoquetaient déjà en permanence le long de leurs laborieux périples parallèles, avaient pris pour fâcheuse habitude de s’immobiliser pile poil entre deux étages dans de lugubres bruits de chaînes et de poulies, condamnant leurs infortunés occupants à une attente oppressante et généralement interminable. Si le plus grand des deux ascenseurs était touché, la petite cabine devait immédiatement endosser la totalité des tournées, devenant logiquement le réceptacle d’une frénésie d’allers-retours à pleine charge qui ne tardaient pas à entraîner sa propre panne, généralement sitôt que sa consœur était finalement remise en route. En toute logique, le processus s’inversait alors en direction de la grande cabine, générant avec la régularité d’un métronome une desserte finalement mono nucléique de l’immeuble tout entier. La deuxième catégorie de paralysie était plus loufoque : elle consistait en de trimestrielles pannes d’électricité touchant les parties communes. Non contentes d’immobiliser cette fois les deux cabines en même temps, elles plongeaient le hall et le grand escalier de secours dans le noir le plus complet et dès lors, l’immeuble prenait une autre dimension : basculant dans une réalité parallèle fantastique, des armées de spectres arpentaient l’enchevêtrement étroit de l’escalier dans les deux sens, le long de vingtaines de paliers stéréotypés. Dans l’obscurité la plus épaisse, les habitants se muaient en vers grouillant à la verticale d’un tronc fossilisé, poussant de concert des grondements harassés, les cavalcades de ceux qui descendaient se heurtant aux pénibles ascensions des grimpeurs dans une désorganisation rocambolesque traversée de faisceaux de lampes électriques jaunâtres. Enfants, nous adorions ces instants lunaires durant lesquels la tour se transformait en une aire de jeux géante propice à toutes les facéties : sous n’importe quel prétexte, nous nous lancions à l’assaut des quarante-six demi-paliers à grands coups de fous-rire, sillonnant les étages, enivrés de giration, sonnant aux portes dans la frénésie de courses-poursuites échevelées, prolongeant d’interminables parties de cache-cache mettant nos cuisses à vif. Si nous avions su quel coffret électrique abritait le disjoncteur général, il ne fait aucun doute que nous aurions généré nous même des pannes.



Vol. II

Vivre dans ce « groupe d’habitations » moderne se révélât ainsi, pour la fratrie de garçons à laquelle j’appartenais, une aventure aussi passionnante que délurée. L’interminable parking offrait notamment une inépuisable source de trépidations. Côté enfant, le coffre à jouet en bois entreposé sur le balcon de notre chambre recelant un formidable arsenal de Winchester à canons sciés, colts 45 et leur ceinturon de cartouches, pistolets laser, fleurets, sabres courbes et autres joyeusetés, le samedi après-midi voyait se dérouler un même rituel : à la porte de l’entrée de l’appartement familial se présentait une ribambelle de mercenaires désœuvrés venant se fournir en armes, avant que le grand ascenseur ne fasse ainsi redescendre du vingt-deuxième étage, sous notre garde et au grand amusement de voyageurs inopinés, des hordes de Johnny Weissmuller, de Josh Randall, de Yul Bryner et de Han Solo jusqu’aux rivières de voitures à l’arrêt du parking, celui-ci se transformant tour à tour en bastions médiévaux, forts confédérés ou armées de blindés au hasard de diffusions de péplums, westerns ou films de capes et d’épées lorgnés en cachette sur le poste familial noir-et-blanc depuis le couloir central à la porte entrebâillée. Pendant ce temps, les allées bitumées des garages offraient, elles, des pistes cyclables d’impeccable facture le long desquelles des courses effrénées et des chutes sanglantes mettaient aux prises de tous premiers BMX (qui n’étaient encore que des « Bicross ») et de tous premiers skateboards (ceux à l’épaisse planche plastique crantée noire pointue et aux célèbres roues rouges), pendant que les portes lambrissées des boxes extérieurs étaient elles soumises, au grand dam de leur propriétaire, à de violents pénaltys tirés en enfilade par une brochette de Rocheteau et de Platini en herbe. Cette agitation infantile débridée durait quasiment sans interruption jusqu’à l’heure du repas vespéral : des têtes apparaissaient alors aux balcons et aux fenêtres sur toute la hauteur de l’édifice, et les uns après les autres, nous étions hélés depuis les étages pour regagner nos pénates dans un concert de prénoms vitupérant et de rappels à l’ordre tonitruants et nous remontions alors seuls jusqu’à nos hauteurs, bardés comme des mercenaires mexicains s’apprêtant à traverser le Rio Grande de toutes les armes que nous avions récupérées.
D’autre activités tout aussi ludiques mais nettement moins graciles s’offrirent ensuite à notre fratrie à peine un peu plus tard. Côté intérieur, la venue de nos cousins déclencha systématiquement des batteries de tests de physique justifiés par le formidable champ d’expérimentation que représentait un double balcon côté chambre surplombant 72 mètres d’à-pic : tandis que les adultes discutaient à l’autre bout de l’appartement en buvant des verres dans d’immondes fauteuils en velours, tout commença avec d’élémentaires crachats ayant pour objectif d’atteindre le haut des crânes de voisins des étages inférieurs inconsciemment penchés à leur propre balcon ; puis, dans l’ordre exponentiel de notre audace avait succédé à ce sport dans lequel nous étions passés maîtres le lancement intempestifs de maquettes d’avions de chasse Heller truffées de pétards « Mammouth » glissés dans le fuselage, le jet d’objets divers s’étant rapidement posé comme une véritable institution. Un premier pic de décadence fut atteint avec l’achat, à la droguerie d’en bas, d’un terrible lance-pierre qui nous permit d’endommager sévèrement un pigeon et trois mouettes ayant eu la mauvaise idée de venir planer un peu trop près de notre pas de tir. Enfin, l’apogée fût atteinte avec un sport extrême de splendide facture : le lâcher de sac plastique. Le supermarché local fournissant de splendides exemplaires de poches à poignées d’imposant volume, nous les remplissions consciencieusement d’eau avant des les balancer au-dessus de la rambarde et nous penchions ensuite pour les voir exploser sur le parapet protégeant les entrées, appesantis des dizaines de kilos supplémentaires accumulés durant leur chute vertigineuse. Cette ultime folie prit heureusement fin à l’initiative d’une patrouille de police venue directement frapper à la porte de notre étage après qu’une de ces bombes ait malencontreusement atterri sur le capot d’une voiture soixante douze mètres plus bas à la suite d’un lancement époustouflant opéré à 4 mains, éventrant la tôle et ruinant passablement le moteur. La rouste que nous en reçûmes m’en cuit encore l’arrière train. Côté extérieur, le centre d’accueil pour toxicomanes, avant d’être fermé définitivement sous la pression des copropriétaires, donnait lieu, lui, à de féroces rodéos de voitures volées menés directement sur le parking à la nuit tombée, au volant desquelles de drôles d’olibrius pas encore tout à fait devenus ces types complètement cinglés qui tirent désormais au fusil d’assaut à travers les foules, effectuaient de tonitruants dérapages contrôlés directement sous l’aréopage de fenêtres étagées, et ce jusqu’à ce qu’un habitant plus féroce qu’un autre – l’ensemble d’immeubles comptant une belle panoplie d’ex-légionnaires, paras et autres laissés pour compte de la débâcle de l’Algérie française – se décide à descendre, rapidement rejoint par une milice improvisée constituée de concierges, pères, cousins, oncles et frères aînés en tricots de peau tous prêts à en découdre ; grâce aux résidus de ces rodéos, de l’autre côté de notre tour, un autre sport occupa nos dimanches après-midi : dans l’angle mort de ce qui fut un terrain de sport, à l’abri de la plupart des regards parentaux, trônaient deux carcasses de voiture calcinées. Objet de toutes les convoitises, leur prise successive donnait inévitablement lieu à de terribles bagarres entre bandes rivales issues des tours avoisinantes, provoquant de nouvelles courses-poursuites effrénées délicieusement effrayantes. De temps à autre, il nous arrivait enfin de regarder, de loin cette fois, de nettement moins drôles pugilats opposant la localement célèbre bande dite « bande à Jo » - Jo étant une jeune gitane de quinze ou seize ans balafrée sèche comme une trique et mauvaise comme une teigne, commandant une troupe cycliste hétéroclite et joyeusement belliqueuse de quelques douze galavards - aux non-moins célèbres « descentes » des cités avoisinantes du Roy d’E. opérées à grands renforts de cyclomoteurs surchargés de passagers aux pieds écartés qui déferlaient tous pots d’échappements dehors (saluons au passage le cultissime « kit 70 Pollini » qui transformait un 103 Peugeot en une sorte de Dragster incontrôlable) sur nos parkings préférés comme une razzia de peaux-rouges…
Mais ne nous méprenons pas : ce désordre était joyeux, bruissant, bigarré, parfumé à la Gitane, aux papiers peints orange, à la Main Pif et à la Chasse au Gaspi : j’arborais alors du haut de mes dix ans mes toutes premières Santiags que j’avais convaincu ma mère de m’acheter « noires à talons biseautés et surpiquées de dragons rouges », me faisais dans la foulée exclure des cours de catéchisme à cause du badge King Size de « Killers » piqué dans ma veste en jean « Charles Bronson », étais autorisé à assister aux débats chevronnés lancés dans la chambre de mon frère aîné à la suite de la sortie de « Back In Black » sur la légitimité de Brian Johnson à succéder honorablement à Bon Scott, regardais la bouche bée un Francis Lalanne dans sa veste en daim aux manches à frange expliquer à mon frère la nécessité d’introduire la guitare folk dans l’animation de la messe dominicale de leur lycée, regardais ce même frère partir chancelant en direction des Urgences aux bras de mon père avec un doigt en moins à la suite d’une mauvaise manouvre au volant de sa TY, bref, nageais avec une concupiscence affamée dans ces années qui virent Giscard nous dire « Au revoir » et qui marquent pour toujours ce que je suis devenu, et à jamais, me fait aimer comme détester l’Homme dans ce qu’il a de plus trivial et de plus beau, tout en m’ayant radicalement convaincu d’une chose : ne plus jamais habiter, une fois adulte, dans quelque grand ensemble que ce soit.
Et pourtant, chaque fois que le hasard me fait emprunter les rues du 9ème arrondissement et que je franchis en voiture ce rond-point étroit de la rue Aviateur Lebrix , je ne peux m’empêcher de lever les yeux vers le ciel sur ma droite et chercher, le nez collé à mon volant, tout en haut de cette tour qui se délite encore aujourd’hui majestueusement sur fond de ciel bleu azur, le volet de ma chambre.

mercredi 3 octobre 2012

Et aux mal nées, quelle valeur, pour quelles années ?

Est-ce que vieillir c’est regarder filer les minutes en s’effrayant de sa propre inertie, au lieu de s’ennuyer de façon agréable ? Est-ce que vieillir c’est se familiariser avec l’envie du sommeil, après avoir tant honni l’idée même de s’allonger avant de ne plus arriver à tenir une paupière ouverte ? Est-ce que vieillir c’est préférer déambuler la nuit à quelques encablures de chez soi, seul et le nez en l’air sans se soucier de l’heure, au lieu de traverser la ville à plusieurs d’un pas de course imbécile, l’aube dans le dos ? Est-ce que vieillir c’est aimer être chez soi, au lieu d’aimer avoir un chez soi ? Est-ce que vieillir c’est opter pour le vin et en boire beaucoup, même en sachant que le vin donne mal à la tête ? Est-ce que vieillir c’est réfléchir au marasme du lever au moment de déglutir et au final, s’angoisser à l’idée que se réveiller semble de toute façon rester, pour toujours, une épreuve ? Est-ce que vieillir c’est soudainement avoir peur d’être malade, au lieu de détester être malade ? Est-ce que vieillir c’est aimer manger un fruit à n’importe quelle heure, mais détester devoir les trimballer jusqu’à chez soi tout en bannissant de ses habitudes le fait de n’en acheter qu’un à l’étalage, avec une piécette ? Est-ce vieillir c’est s’occuper systématiquement de se nourrir ?  Est-ce que vieillir c’est arrêter d’aimer la musique pour ne plus s’émouvoir que de certaines musiques ? Est-ce que vieillir c’est se soucier d’être beau non plus pour paraître, mais pour arriver à être ? Est-ce que vieillir c’est s’épuiser pour choisir des vêtements, et donc acheter plusieurs fois les mêmes ? Est-ce que c’est arrêter de peindre ? Perdre plus de temps au contact d’un animal ? Est-ce que vieillir c’est craindre de devoir rencontrer un proche, hésiter à se sentir bien en sa présence puis grimacer sitôt que l’on est à nouveau seul ? Est-ce que vieillir c’est se languir de tuer les après-midi en caressant l’idée du crépuscule, et le crépuscule une fois venu, regarder finalement filer les minutes en s’effrayant de sa propre inertie ? Est-ce que vieillir c’est souhaiter ardemment rétrécir le dialogue pour flotter dans le règne cossu du monologue, comme dans un bain devenu froid ? D’ailleurs, est-ce que vieillir c’est se faire couler un bain et s’emmerder immédiatement dedans ? Est-ce que c’est commencer à compter avec circonspection les choses que l’on sait réparer ? Est-ce que c’est prendre un certain plaisir à allumer de très grosses bougies en même temps que des lampes de salon, mais détester avoir à les éteindre, et les lampes, et les bougies ? Est-ce que vieillir c’est, même en sachant que déplacer des objets, des choses ou des pensées pour les aligner reste vraiment vide de sens, éprouver une forme de nécessité à mettre de l’ordre ? Est-ce que vieillir, c’est se sentir devenir une sorte de... type ?

vendredi 28 septembre 2012

Tricher la fiction, c'est détourner la loi du ne-pas.

   Il suffit à Frédérick Tristan des 10 pages du « Théâtre de madame Berthe » pour ouvrir, depuis une cuisine (ou n’importe quelle autre pièce, lieu ou situation, choisissez ce qui vous plaît du moment que c’est totalement banal), une porte sur un Océan.
   Au départ, si l’on veut être juste, il faut préciser que tout part d’un choix à faire dans le tumulte immobile de trente à cinquante livres de poche aux pages jaunies entassés en total désordre dans le ventre d’une valise en toile poussiéreuse posée sur le capot métallique d’une voiture de marque japonaise, dans le fond d’un garage individuel en sous sol éclairé par une baladeuse.
   Pour en arriver à Frédérick Tristan il va donc falloir évoquer le choix d’une dizaine d’ouvrage à faire en quelques minutes, au petit bonheur, en jaugeant avec la sagacité implacable d’un maquignon le pouvoir attractif d’illustrations qu’il faut deviner en orientant les couvertures vers un halo de lumière mangé par des murs de parpaings, et le degré de poésie de consonances de noms d’auteurs inconnus. Impossible de s’aider, même en diagonale, des quelques phrases aguicheuses traditionnellement reportées sur les quatrièmes de couverture ; le temps est compté, l’endroit trop insolite et la situation trop hasardeuse. Péripétie triviale : se voir offrir des livres par sa voisine de garage tandis que le soir tombe après l’avoir regardée bizarrement à travers son pare-brise à l’issue d’une marche arrière malaisée vous interpeller d’un geste péremptoire en désignant cette valise ouverte, saisir la fugacité de l’appel et ne pas prendre la peine de faire jouer les balanciers criards de la porte mais s’approcher au contraire de façon circonspecte et néanmoins polie pour s’enquérir de la nature de l’interpellation, regarder l’amas de livres comme le produit d’une transaction illicite, se demander si l’on décline ou si l’on saisit, malgré une envie pressante de rompre ce contact urticant, la chance offerte d’un hasard bienheureux ; opter pour tâter la marchandise après une évaluation inutile du potentiel, retourner un premier livre et ne pas en retirer la moindre assistance, en prendre un second, déjà le retenir, ne pas en prendre trop peu mais comprendre la subtilité de cette offre qui n’inclue pas la possibilité plus simple et plus expéditive d’embarquer la valise entière, soupeser chaque détail à la vitesse de l’éclair, faire secrètement appel aux dieux de la littérature pour guider sa main puis remercier plusieurs fois en déclinant l’offre polie mais purement protocolaire d’en prendre davantage alors que dans les deux camps, il est entendu que la quantité requise est atteinte ; dire un truc stupide genre « Super !... » et faire demi-tour vers son propre garage à la gueule toujours béante en sentant dans son dos un regard énigmatique, fermer maladroitement la porte de tôle qui grincera bien plus que d’habitude, regagner l’extérieur où le crépuscule hésite encore à s’abaisser sur les toits, marcher rapidement les bras encombrés et le souffle court, rentrer chez soi, souffler enfin, et la veste toujours sur le dos, étudier enfin sa prise. Se dire « Bah… » et dédier une étagère du petit meuble d’acajou fixé dans un mur du hall d’entrée pour recueillir les clefs et le courrier à cette pile incongrue, se sentir plus libre et plus léger et au fil des jours suivants, cette fois en décortiquant scrupuleusement quatrième de couverture, folios, incipit et illustration, entamer les lectures. Et tomber sur le recueil de nouvelles de Frédérick Tristan à qui il suffit des 10 pages du « Théâtre de madame Berthe » pour ouvrir, depuis une cuisine (ou n’importe quelle autre pièce, lieu ou situation, choisissez ce qui vous plaît du moment que c’est totalement banal), une porte sur un Océan.
   Jean-Paul Frédéric Tristan Baron, né le 11 juin1931 à Sedan, également connu sous le pseudonyme de Danielle Sarréra, de Baron et de Mary London, dixit Wikipedia. Et vlan. C’est parti pour plusieurs semaines d’apnée.

mardi 18 septembre 2012

Human Entomolgy by lithuanian alien







Le nom du reporter extra-terrestre ayant réalisé ce documentaire contemporain sur la race humaine, traduit de la façon la plus proche qu'autorise l'écart séparant les formes de vocable terrestre et extraterrestre, est Antanas Sutkus. 

samedi 15 septembre 2012

Je persiste dans la foi que le temps des miracles cruels n’est pas révolu.

« Vous venez d’achever un des romans de science-fiction qui suscita le plus d’enthousiasme et provoqua les plus violentes critiques. Il remporta un prix littéraire et lors de sa parution en librairie en 1948, fut classé parmi les cent meilleurs romans de l’année par la Bibliothèque de New York. (…).
Si j’en crois le critique français Jacques Sadoul, la parution de cet ouvrage en France fut le point de départ de l’intérêt pour la science-fiction dans ce pays. D’autre part, la publication de ce livre stimula l’intérêt pour la Sémantique générale, aujourd’hui enseignée dans des centaines d’universités.
Cela dit, voyons ce qu’on lui reproche. Mon roman fut ainsi décrit par le célèbre critique Sam Moskowitz : « un homme égaré, mutant doté d’un double cerveau, ignore qui il est et passe tout le roman à le rechercher. » (…)
En fait, le « déluge de lettres de protestations de lecteurs qui n’avaient rien compris » se comptait finalement sur les doigts d’une main et demie. Un jeune écrivain amateur publia un article dévastateur sur Le Monde des à en particulier et sur mes autres œuvres en général, dans un fanzine. Cet article pouvait être résumé, si mes souvenirs sont exacts, par la formule : « En tant qu’écrivain, A-E. Van Vogt est un pygmée qui se sert d’une machine à écrire géante. » Le brillant de cette attaque me fit envoyer un article à ce fanzine dans lequel je prédisais une belle carrière littéraire au jeune homme qui avait su rédiger une charge aussi poétique. L’avenir devait me donner raison puisque Daemon Knight devint l’un des meilleurs auteurs du genre un peu plus tard. A lui seul, Knight, dans une diatribe rédigée à vingt-trois ans, me force aujourd’hui à présenter une version révisée de cet ouvrage.
Cette raison n’est cependant pas la seule. La sémantique générale ne cesse de prendre aujourd’hui une importance de plus en plus considérable. Cette expression désigne les systèmes non-aristotéliciens et non-newtoniens, ainsi que l’a défini feu Alfred Korzybski dans Science and Sanity. Ne vous laissez pas effrayer par ces mots : non-aristotélicien désigne simplement un esprit qui ne se conforme plus au mode de pensée, figé depuis bientôt 2000 ans, des disciples d’Aristote. Non-newtonien s’applique au nouvel univers einsteinien tel qu’il est aujourd’hui défini par la science. La Sémantique générale traite du sens des significations. De ce fait, elle transcende et surpasse la linguistique. Son idée essentielle est qu’une signification ne peut être comprise que si l’on tient compte du système nerveux et du système de perception humains qui en sont les vecteurs et les filtres. Ainsi, en raison de limitations de son système nerveux, l’homme ne peut appréhender qu’une partie de la vérité et jamais sa totalité. En décrivant cette limitation, Korzybski emploie le terme « niveau d’abstraction », expression qui chez lui ne comporte aucune nuance symbolique mais signifie seulement « abstraire de », c’est à dire prendre une partie du tout. Il prétend en effet qu’en observant un processus naturel, un homme peut seulement en abstraire – c’est à dire en percevoir – une partie.
Si je m’étais contenté d’exposer les idées de la Sémantique générale, nul n’aurait trouvé à y redire mais en vérité, en tant qu’auteur, j’ai voulu aller plus loin dans l’étude d’une situation paradoxale. Depuis la théorie de la relativité d’Einstein nous savons que, lors d’une expérience, il faut tenir compte de l’observateur. C’est une chose qui est parfaitement admise, par exemple en histoire, où l’on considère que les préjugés raciaux, ou religieux, des écrivains ont pu les influencer. En revanche, la plupart des gens estiment, dès l’instant où il s’agit d’une science dite exacte telle la chimie ou la physique, que la personnalité des observateurs importe peu puisque des opérateurs de nationalité ou de confession différentes arrivent tous aux mêmes résultats. Ceci est faux. Tout expérimentateur scientifique est limité dans son aptitude à abstraire des informations de la nature par le système d’éducation qu’il a reçu chez ses parents puis à l’université. Ainsi que l’indique la Sémantique générale, chaque chercheur introduit son équation personnelle dans ses recherches, c’est pourquoi un physicien dont la personnalité a été modelée de façon moins rigide que d’autres pourra arriver à résoudre des problèmes que ses collègues ne pouvaient solutionner. En d’autres termes, l’observateur est toujours une personne bien déterminée. (…)
Mon héros apprend qu’il n’est pas ce qu’il pensait être ; sa conception de lui-même est entièrement fausse. Mais en réalité, n’en est-il pas de même pour nous tous ? Seulement, nous sommes tellement imprégnés de cette fausseté et nous acceptons si bien nos limitations, que nous ne remettons rien en question. Mon héros, ignorant toujours qui il est, se familiarise peu à peu avec son « identité ». Cela signifie simplement qu’il « abstrait » un certain savoir des évènements et qu’il leur accorde un certain crédit. Peu à peu, il en vient à croire que cette partie de son identité qu’il a ainsi définie est en réalité le tout. (…)
En fait, son identité – donc lui-même – n’existe que parce que son esprit enregistre tous les impacts de l’environnement, c’est-à-dire lui constitue une mémoire. Ainsi, l’autre idée de base de ce livre est que mémoire et identité sont une seule et même chose. (…)
Pour me résumer, la mémoire c’est le soi, et Le Monde des à présente l’homme non-aristotélicien dont toutes les pensées sont nuancées (jamais de blanc et de noir pur) et qui, cependant, ne verse pas dans le cynisme ou la rébellion. Si un tel mode de pensée pouvait pénétrer dans la bourse de Wall Street, dans notre Sud raciste ou dans les états-majors communistes, notre planète y gagnerait grandement. »

Extraits de la Postface de l’Edition Définitive de 1970 de « The World of à » de Alfred E. Van Vogt, « traduit d’enthousiasme par Boris Vian » en 1948.



"- Dis-moi… tu crois en Dieu ?
Il me jeta un coup d’œil inquiet :
- Quoi ?... qui croit encore aujourd’hui…
Je pris un ton désinvolte :
- Ce n’est pas si simple. Il ne s’agit pas du Dieu traditionnel des religions de la Terre. Je ne suis pas spécialiste des l’histoire des religions et je n’ai peut-être rien inventé. Sais-tu, par hasard, s’il a jamais existé une foi en un Dieu… imparfait ?
Il fronça les sourcils :
- Imparfait ? Qu’est-ce que tu veux dire ? En un certain sens, les dieux de toutes les religions étaient imparfaits, chargés seulement d’attributs humains amplifiés. Le Dieu de l’ancien Testament, par exemple, exigeait une humble soumission et des sacrifices, il était jaloux des autres dieux… Les dieux grecs, avec leur humeur querelleuse, leurs disputes de famille, étaient aussi imparfaits que les hommes.
Je l’interrompis :
- Non, je ne pense pas à un Dieu dont l’imperfection résulte de la candeur de ses créateurs humains, mais dont l’imperfection représente la caractéristique fondamentale, immanente. Un Dieu limité dans son omniscience et dans sa toute-puissance, faillible, incapable de prévoir les conséquences de ses actes, créant des phénomènes qui engendrent l’horreur. C’est un Dieu… infirme, dont les ambitions dépassent les forces, et qui ne s’en rend pas compte immédiatement. Un Dieu qui a créé des horloges, mais pas le temps qu’elles mesurent. Il a créé des systèmes, ou des mécanismes, servant à des fins définies, mais qui ont dépassé ces fins et les ont trahies. Et il a créé l’éternité, qui devait mesurer sa puissance, et qui mesure sa défaite infinie.
Snaut hésita, mais il y avait dans son attitude la réserve méfiante qu’il me témoignait ces derniers temps :
- Le Manichéisme, autrefois…
Je l’interrompis aussitôt :
- Rien de commun avec le principe du Bien et du Mal ! Ce Dieu n’existe pas en dehors de la matière, il voudrait se libérer de la matière, mais il ne le peut pas…
Snaut réfléchit un instant :
- Je ne connais pas de religion de cette sorte. Cette espèce de religion n’a jamais été… nécessaire. Si je te comprends, et j’ai bien peur de t’avoir compris, tu envisages un dieu évolutif, qui se développe dans le temps, s’accroît, et ne cesse d’agrandir sa puissance en prenant conscience de son impuissance ? Pour ton Dieu, la condition divine est une situation sans issue – et, ayant compris sa situation, il se désespère. Oui, mais le Dieu désespéré, n’est-ce pas l’homme, mon cher Kelvin ? C’est de l’homme que tu me parles… et ce n’est pas seulement une fichue philosophie, c’est même une fichue mystique.
Je m’obstinai :
- Non, il ne s’agit pas de l’homme. Il est possible que, par certains aspects, l’homme corresponde à cette définition provisoire, mais c’est parce qu’elle comporte beaucoup de lacunes. L’homme, malgré les apparences, ne se créé pas des buts. Le temps – l’époque – les lui impose. L’homme peut servir son époque ou se révolter ; mais l’objet auquel il dévoue ses soins, ou contre lequel il se révolte, lui est donné de l’extérieur. S’il n’existait qu’un seul homme, il pourrait apparemment tenter l’expérience de se créer des buts en toute liberté – apparemment, car l’homme qui n’a pas été élevé parmi d’autres humains ne peut devenir un homme. Et celui… celui auquel je pense… il ne peut exister au pluriel, tu comprends ? (…)
Un long moment, nous contemplâmes les vagues noires ; une tâche pâle, allongée, se dessinait à l’est, dans la brume qui voilait l’horizon.
Sans détacher son regard du désert miroitant, Snaut demanda soudain :
- Où as-tu été chercher cette conception d’un Dieu imparfait ?
- Je ne sais pas. Je la trouve très, très vraisemblable. C’est l’unique Dieu auquel je serai porté à croire, un Dieu dont la passion n’est pas une rédemption, un Dieu qui ne sauve rien, ne sert à rien – un Dieu qui simplement est.
(…)
Je n’espérais rien. Et cependant je vivais dans l’attente – depuis qu’elle avait disparu, il ne me restait plus que l’attente. Quels accomplissements, quelles railleries, quelles tortures attendais-je encore ? Je l’ignorais, j’ignorais tout, et je persistais dans la foi que le temps des miracles cruels n’était pas révolu. »

Explicit de « Solaris, Wydawnictwo ministerstwa Obrony Narodowej » de Stanislaw Lem, 1961.
(L’oeuvre de Lem, qui explore les problèmes liés à l’existence de l’homme dans des mondes où le progrès technologique supprime tout effort humain, est marquée par l’intervention de sociétés extraterrestres (essaims de mouches mécaniques, océan pensant…) avec lesquelles les terriens ne peuvent pas communiquer. Intronisé membre honoraire de la Science Fiction and Fantasy Writers of America (SFWA) en 1973, il en est radié après de virulentes critiques qu’il émet à l’encontre de « la science-fiction américaine bas de gamme ». Bien que lui soit proposé toutefois une « adhésion ordinaire », il la refuse et enfonce le clou, décrivant cette littérature comme kitsch, pauvrement écrite et plus intéressée par la rentabilité que par les idées ou les nouvelles formes littéraires. De tous les auteurs américains de science-fiction, il n'adressera d’éloges francs qu'à ... Philip K. Dick.)

mardi 4 septembre 2012

Hommes pétrifiés.

Il s'agit juste de lire une, ne serait-ce qu'une seule des nouvelles d'Eudora Welty. Et puis, un peu par la suite, découvrir ses photos.

Home By Dark - Mississippi - mid 30's.


lundi 3 septembre 2012

"OH..."

Le rapport de l’homme à ses propres objets est souvent fragile. Et précieux. Le rythme des saisons permet à cette relation unique de se bâtir un sens, au travers de retrouvailles stupides mais inévitablement émouvantes. Les gestes d’un quotidien pesant reprennent ainsi un nouvel atour à chaque cycle, concordant d’avec la pulsation millénaire des vies terrestres et de l’écoulement du temps. La paire de chaussures ressortie d’une boîte dont on se surprend du poids ou de la rugosité rassurante, le vieux pull aux manches molles que l’on renfile avec un frisson d’étonnement complice, le maillot de bain raidi de lavages que l’on replie sans grand ménagement bien qu’il va devoir, comme tous les ans, nous servir au mieux de nos atouts sitôt qu’un été nouveau pointera son museau capricieux. Ainsi en est-il aussi des auteurs que l’on suit au gré des nos vieillesses programmées, adolescences après premiers jobs, déceptions amoureuses après cuites irréversibles, jours de pluie sous une lampe jaune après siestes caniculaires sous les feuilles bruissantes. Ouvrir un autre des romans de Philippe Djian, à la fois débarrassé du stress irritant de la découverte mais déjà sous le coup de ce titillement délicieux d’une surprise aux délices promis. La suavité d’une couette d’automne légère et ouatée que l’on déplie de sa housse et dont l’odeur pourra surprendre, Oh, juste l’espace d’un instant, avant que le moelleux, la forme, le toucher, la texture ne vienne prendre place comme un automatisme entre nos cuisses fragiles ou au-dessus de nos épaules frissonantes. Ouvrir « OH… » rien qu’en se délectant du titre, décapsuler les premières lignes pour recueillir, comme le présent d’un grand-père malicieux enrubanné d’une petite ficelle, la particularité gracieuse et fondante d’une étonnante rédaction au féminin, en sourire, en jouir, et plonger sans une éclaboussure dans ce liquide utérin totalement neuf et pourtant cerné de complicité. Lire, lire, lire sans le moindre effort, sans la moindre accroche, refermer les pages plus lourdes de la couverture lorsqu’un mot, une phrase, une circonstance, un rebondissement font inévitablement chavirer le cœur avec la même verve, le même don, la même délicieuse empathie, puis repartir le long de la rivière de lettres imprimées tout attentif aux bruissements, gargouillis, chuchotements ou vacarmes, chutes, éclaboussures et suffocations, le tout dans une descente prodigieuse et coulée vers les abysses d'un plaisir nutritif. Nous sommes septembre à peine et « OH… » enterre d’une pelletée de plumes de paon un été que l’on arrive enfin à ne plus à regretter. Que Philippe Djian reste pour toujours notre Amérique, plus féroce, plus lumineuse, plus belle et plus subtile encore qu’elle n’a d’autre voyage à proposer que notre propre terre, notre propre langue, nos propres pères, voisins, maîtresses, compagnes, filles, fils, patrons, copains, connards obséquieux ou imbéciles luminescents : errer entre ses personnages reste, dès lors, un exercice de ressourcement inégalable.