jeudi 19 avril 2012

Le grand cycle de la vie...

- C’est quand même un peu flippant tous ces bourdons qui zigzaguent au-dessus de ces mottes de fleurs roses, tu trouves pas ?
- J’aime pas les insectes de toutes façons. J’ai jamais aimé ça. Toutes ces bestioles.
- C’est vachement important pour l’écosystème les insectes pourtant, ils font un boulot capital pour les plantes et tout ça…
- Ouais, mais moi, c’est à cause de mes allergies aux pollens. Quand je les vois comme ça se gaver, enfiler leur espèce de trompe dans le cul des fleurs en battant des ailes comme des dingues, ça me dégoutte. Ils se battent entre eux pour faire ce truc carrément obscène, pomper tout ce pollen pourri. Et moi, chaque printemps, je me retrouve à m’étouffer la nuit comme si j’avalais des mottes de petits cheveux tous secs qui se collent partout dans ma gorge, et le jour, j’ai l’impression de passer à travers une tempête de sable invisible, j’en ai des grains pleins le nez, c’est vraiment la merde. Et j’ai beau me gaver de ces petits cachets bleus microscopiques, ça change rien. Tu sais, ces petits cachets en plaquettes qui ressemblent à des pilules contraceptives…
- Faudrait voir à pas te gourer, parce que ça doit faire un drôle d’effet d’avaler une pilule contraceptive, pour un gars…
- Ouais. Tu crois que ça ferait quoi ?
- J’en sais rien. Peut-être pousser les seins, ou un truc comme ça.
- N’importe quoi. Tu dis vraiment n’importe quoi. Je suis même fasciné par ta capacité à sortir des imbécilités pareilles. Tu es unique, en ton genre. Uniquement con.
- Ouais.
- Et ça te fait marrer.
- Tu sais quoi, ma mère me répétait ça tout le temps, quand j’étais petit. Pas vraiment de la même façon, mais en gros, c’était ça.
- Ta mère a toujours été perspicace. Quand ton oncle a perdu sa main, c’est la seule qui lui a dit quelque chose de rassurant.
- Elle lui avait dit quoi déjà ?
- Je m’rappelle plus vraiment. En tout cas, je me rappelle que tout le monde y allait de sa connerie, genre « y’a plein de types qui vivent très bien avec une seule main, tu verras… » ou encore pire, je me rappelle un type de son travail qui était venu le voir à l’hôpital et qui lui avait dit qu’il allait devoir changer de main pour se branler, et que ça lui donnerait l’impression super d’être tripoté par quelqu’un d’autre, tout ça en lui faisant des clins d’œil débiles...
- Ha oui je m’en rappelle de celui-là. Lambert. Un brave type.
- Un brave con, ouais.
- Peut-être, mais c’est un brave type.
- Si tu veux. Mais faut vraiment être le dernier des derniers pour faire ce genre d’humour avec un type qui vient de perdre sa main.
- En même temps, y’a pas grand’ chose à dire d’intelligent à un type qui vient de perdre sa main, faut dire.
- Ta mère y arrivait.
- Ma mère, elle a dit des tas de trucs nuls à chier aussi.
- Peut-être, mais j’étais pas là. Moi, ta mère, je l’ai toujours vue dire des trucs intelligents aux gens. Des trucs qui leur faisaient du bien.
- Ouais, ben elle a dû garder ses trucs les plus miteux pour nous alors, si tu vois ce que je veux dire. Faut pas en faire une sainte non plus, c’est gonflant à la fin.
- Tu as vu le gros, là ? Merde, il fait la taille de mon pouce. C’est pas un bourdon, ça.
- Ben si ! Qu’est-ce que tu veux que ce soit ? Quand on partait dans les montagnes avec mes frères, des fois, on en voyait de plus gros que ça, des machins que tu peux même pas imaginer.
- En tout cas il a viré tous les autres. En plus d’être gros, il est teigneux. Saloperie…
- Bah, c’est dans l’ordre des choses. Il doit abattre plus de boulot que les autres.
- Ouais, c’est ça le problème.
- Quel problème ?
- C’est souvent comme ça, si tu remarques bien. Même chez nous. Les balèzes, les pleins de fric, quand ils débarquent, faudrait que tu disparaisses, que tu te mettes sur le côté pour leur céder la place, jusque parce qu’ils sont des « gros » quelque chose. Ca me rend dingue. Les mecs avec ces énormes bagnoles, tout ça. Je pourrai les flinguer, des fois, tellement ils me tapent sur les nerfs.
- Tu dis ça parce que t’es fatigué. C’est ces allergies, ça te rend soupe-au-lait.
- Soupe-au-lait ? Mais bordel, d’où tu sors ce genre d’expression ? Soupe-au-lait. Bon sang de merde.
- Ca se dit, soupe-au-lait. Tout le monde dit ça.
- Non mec, tout le monde ne dit pas « soupe-au-lait », je suis désolé. C’est encore un de tes trucs à la con.
- Ok, okay, n’empêche, t’es bien sur les nerfs.
- Tout le monde le serait, à ma place. Respirer est devenu une corvée, t’imagines ? Toi t’es là tranquille, tu te poses pas la question, tu fais marcher tes narines comme une grosse vache en humant l’air à plein poumons, et moi, pendant ce temps, je serre les dents en laissant passer de petits filets d’air tout frustrants et à chaque respiration, ça me fait siffler les bronches comme ces types qui hantent les sanatoriums en attendant de crever.
- Faut toujours que t’exagères.
- Merde mon gars, on voit bien que toi, t’as la vie facile. Tout doit être comme ça, hein, comme pour toi, du genre, cool, on se prend pas la tête, hein ? Bordel de merde, des fois, tu me tapes sur le système…
- C’est les pollens.
- Non, c’est pas les pollens, c’est ta connerie mec, juste ta putain de connerie. Et ces putains de bourdon de merde qui s’enfilent devant ma fenêtre.
- Moi ça me dérange pas. Et j’adore le miel.
- Ha ouais. T’adores le miel.
- Ben oui, quoi, qu’est-ce qu’il y a de mal à aimer le miel ?
- Rien. Y’a rien de mal. C’est juste que des fois, c’est vraiment abyssal à quel point t’es con.
- Ouais, je sais. Je le sais suffisamment. Je te l’ai dit, ma mère n’arrêtait pas de ma le répéter.
- Ouais. Ta mère a toujours été perspicace.

samedi 14 avril 2012

Et toi, tu te trouves beau ?

- J’ai envie d’être beau mais comme ça, sans faire d’effort.
- Tu veux dire sans sortir le grand jeu, sans se laver à fond, les cheveux et tout, sans jamais faire de pompes le matin ni faire gaffe à ce que tu manges, c’est ça ?
- Pas que ça. Tu vois, être beau, quoi. Genre même sans rien faire, t’es beau. Tu fais tout comme d’habitude, comme quand t’es bien moche, pareil, sans te poser de question, et ça porte pas préjudice. Tu vois, comme si on pouvait se cuiter à mort tout en sachant que le lendemain, on aurait pas de retour de manivelle. Rien. On gerberait pas, on perdrait pas ses fringues ni ses papiers, on se rappellerait de tout…
- … tu dirais pas de truc très moches ou très con qui foutent la honte, tu te battrais avec personne, les pièces se mettraient pas à tourner à cent à l’heure dès qu’t’essaie de te coucher, tu pisserais pas n’importe où, t’arriverais à parler de façon classe et intelligible, mais tout ça en étant vraiment raide bourré quoi…
- Voilà. Ca, mais en version Beau.
- Hmmm. Je vois. Genre boire des bières, bouffer des pizza et des pistaches et des chips, jamais faire aucun exercice physique, fumer comme un sapeur, se coucher à pas d’heure, glander devant la télé, jamais aller chez le coiffeur, se laver vers seize heures trente, et malgré tout, être bronzé avec des épaules de nageur, des dents de mannequin, des abdos tout bien dessinés et des jambes de danseur, avec le souffle puissant, les cheveux ondulés qui sentent bon, toujours prêt à faire un truc épatant, c’est ça ?
- Ouais.
- Ouais. Ca t’apporterait quoi ?
- Je sais pas vraiment
- Du bonheur ? Tu crois qu’être beau, ça te rendrait heureux ?...
- Les fois où j’ai été beau, ça avait plutôt à voir avec de la sérénité. Une sensation de calme, d’apaisement. Un truc qui te donne envie de sourire sans te demander si tu t’es brossé les dents.
- Et comment t’avais fait, pour être beau ?
- Rien de spécial. J’avais dû mettre une chemise.
- Juste ça ? Une chemise ? C’est nul ton truc : tu te prends la tête juste pour mettre une chemise ?
- Non, mais c’est pas que ça, bien sûr…
- Ben quoi ? C’est quoi ton truc d’être beau alors ?
- Ben… disons, tout à coup, ressembler à quelqu’un qu’on trouve beau. Se regarder, et se dire qu’on ressemble à l’image qu’on se fait des gens beaux. Comme des fois, tu vois, où on est beau et on le sait même pas. Sur une photo. On la garde précieusement parce que ça nous flatte, on se trouve bien dessus. On voudrait ressembler à ça tout le temps, à ce « nous » là. Depuis Myspace et toutes ces conneries, les gens, d’ailleurs, ils arrêtent pas de se prendre en photo en espérant faire la bonne tu vois, celle où ils se trouvent beau de cette façon-là. Celle où ils se trouvent beaux comme eux, ils trouvent d’autres gens beaux.
- Du coup, t’aimerais être beau maintenant, là, comme ça, mais pour tout le temps ?
- Ouais. Mais pas pour tout le temps. Parce qu’au bout d’un moment, si t’es tout le temps beau, tu finis par te trouver moche. C’est pas vraiment une question de pure esthétique tu vois, y’a un truc.
- J’comprends pas : tu me parles d’être beau tout court, ou d’être beau pour soi ?
- J’sais pas. Y’a une différence ?
- Ca mériterait d’y réfléchir.
- Bah, en même temps, on trouve tous plus ou moins beaux les mêmes personnes, non ? Y’a une sorte de consensus sur la beauté des gens, il me semble.
- D’accord, mais là, on parle que d’image, de physique. Forcément, des traits fins, harmonieux, tout ça, de belles proportions, tout le monde réagit. Quoi que. Doit y avoir encore quelques écarts culturels je suppose. Peut-être que dans certaines tribus d’Amérique du sud bien cachées, ils trouvent qu’Angelina Jolie est un thon.
- Tu la trouves belle, toi, Angelina Jolie ?
- Ouais. Plutôt. Mais bon, on s’en fout, je veux dire…
- Ben non. On s’en fout pas.
- Ben si, on s’en fout : je veux juste te dire qu’en plus de tout ça…
- De tout ça quoi ?
- Merde, tu fais chier.
- Ok.
- Enfin, y’a aussi la question du charisme, tu vois ?
- Tu veux dire, genre, les moches mais qui ont un truc à l’intérieur, c’est ça, ce genre de conneries ?
- Non, je te parle pas des mecs moches qui soi-disant seraient super beaux, c’est pas ça. Quoi que. Si t’y réfléchis, y’a plein de moches qui se sont tapés des filles super canons.
- Ha ouais ?
- Ben oui, regarde Gainsbourg, des mecs comme ça.
- Ouais. En attendant, j’aimerai pas être beau comme Gainsbourg, si tu vois ce que je veux dire. Je préfèrerai le genre Robert Redford.
- Tu le trouves beau, Robert Redford ?
- Ben oui, plutôt, ouais.
- Donc genre, tu voudrais être Robert Redford sans rien foutre d’autre de ta vie à toi, comme ça, comme un loser mais qui ressemblerait à Robert Redford. Et tu serais plus serein. C’est ça ?
- Ouais.
- Ben laisse moi te dire, t’es complètement con mon gars.
- Pourquoi ?
- J’sais pas moi, tant, Robert Redford c’est un méga enculé, tant, il pue des pieds ?
- Mais j’m’en fous, moi, je veux pas ETRE Robert Redford, je voudrais RESSEMBLER à Robert Redford, tout en foutant rien de plus dans ma vie, c’est tout.
- Pourquoi, tu crois que Robert Redford, tout les jours, il passe des heures à se faire une tête et un corps de Robert Redford, c’est ça ? Qu’au départ, il ressemble à un gros boudin et que c’est parce qu’il trime des heures dans sa salle de bain, puis à la salle de gym qu’il arrive à être ce qu’il est ? T’es con ou quoi ?
- Merde, tu lis jamais les journaux mon gars ? Ils font tous ça, les beaux. Toute leur vie. Les nanas, elles bouffent des légumes bouillis, elles font des heures de gym et elles se maquillent pendant des lustres, et les mecs, ils courent sur le bord des plages, ils bouffent que des blanc de poulet et ils lèvent des poids toute l’après-midi mec, c’est comme ça…
- Ouais, en attendant, si t’es moche comme un bourrin, tu pourras faire ça tant que tu veux ça te transformera pas en Robert Redford.
- Ca aidera…
- Ouais, mais ca te rendra pas beau quand même.
- Ha, tu vois ? C’est exactement ce que je te dis.
- Ou alors, ils prennent de la coke. Ca coupe la faim, la coke. Tu bouffes plus rien.
- Mais de quoi tu parles ?...
- J’sais pas moi, c’est toi.
- Merde…
- Tu sais, j’avais vu que chez certaines tribus africaines, les femmes elles allaitaient les cochons parce que genre, les seins, chez eux, c’était pas du tout un truc érotique, les beaux seins, tout ça.
- Et alors ?
- Ben ça prouve bien qu’être beau, c’est très subjectif.
- Oui, ben, j’m’en fous. Je voudrai être beau SUBJECTIVEMENT, si tu veux.
- Sans rien faire.
- Voilà.
- Comme ça.
- Voilà.
- Ok.
- Bon.
- Bon.

lundi 2 avril 2012

L'obole à l'ermite

Quand on s’est finalement décidé à échapper à la frénésie d’une ville qui se réveille tous les lundi anxieuse comme un jour d’essai, si l’on a accepté qu’il ne soit plus nécessaire de se retrouver debout, hagard dans toute cette méchanceté ambiante qui fait lever le menton aux machines pour mieux enclaver les affres de nos conditions humaines fragiles, alors le matin est tapi quelque part, comme un sauvage dont on viendrait d’aborder l’île et qui respire silencieusement par le nez derrière une feuille de palme. Oui, si on l’a décidé, on peut tout bonnement commencer par refuser de déplier son corps pour se laisser errer dans une mer de rêves opaques et affreux jusqu’à ce que les heures passent à deux chiffres, s’exilant ainsi irrémédiablement de la société des hommes pour errer sur une autre rive à l’issue d’un réveil télescopé. Mais si on s’extirpe malgré tout du noir de sa chambre seulement quelques minutes après que le cortège des condamnations matinales se soit tu un peu, suffisamment longtemps pour que chaque bipède ait rejoint sa cellule quelque part pour satisfaire au grand ordonnancement collectif, le matin sort alors lentement sa tête et nous regarde. Derrière les fenêtres, il en est alors des voitures-machines comme de l’eau d’un barrage qui viendrait de céder quelques kilomètres en amont : au tumulte vorace de la destruction a succédé un écoulement félin, toujours trop épais, trop large, toujours menaçant mais maintenant régulier, sourd… et calme. Comme un fugitif dans un pyjama rayé on évite alors un peu les fenêtres, le corps jeté dans un vêtement mou couvrant de travers d’improbables marques nocturnes, et pas encore tout à fait défini, on entame une approche précautionneuse des choses. Une journée aux yeux ronds, assise sur ses pattes arrière, vous toise au milieu d’un silence. S’ensuivent quelques gestes domotiques parsemés de coups d’œil en coin et une série de signes qui auront survécu au déluge premier frémissent : au hasard, humeur céleste, odeur métallique de l’air, désapprobation des meubles aux portes closes, fixité des éléments de cuisine à l’alliage froid, ou pépiement de végétaux prisonniers d’un pot. La vie d’un ermite urbain, à contretemps de la pulsation citadine, démarre ainsi de façon maussade. L’exil y est lent, le matin vous regardant vous seul, rescapé des flots de huit heure. Ce n’est qu’au chant de l’oiseau, qu’on n’entend que vers neuf heure et demie, que tout est à sa place. C’est là que parfois, sous une pierre moderne, quelqu’un a laissé quelque chose devant votre porte. Vigilance. Il ne s’agira pas de s’en saisir comme le feront, ailleurs, tous ceux qui ont participé à la ruade précédente, dans cette pulsation martiale pleine d’efficacité et de défi. Ici, avant d’entreprendre quoi que ce soit il faut en examiner les contours avec prudence et bonhomie, réaligner quelques pensées pour se réjouir de sa présence et de son secret, puis retourner aux signes du jour un par un pour évaluer ce qui vient de changer ; écouter les cloches mécaniques sonner au beffroi. Et puis finalement, après avoir graduellement ingurgité quelques centilitres de liquides chauds divers, ouvrir. Si tant de précautions semblent ridicules, il est pourtant question de destinée, et de gaspillage : l’ermitage urbain est une condition précaire, on marche sur un fil tendu, la chute est partout à portée de main. Le dépôt d’un présent dans un lac d’exil fixe aussi sûrement que le jet d’un caillou l’entreprise d’invariables heures de déambulation concentrique. Il est parfois sage, si rien ne se manifeste vraiment autour de soi, de déposer soigneusement l’objet et de le laisser doucement se débarrasser de son tempo binaire expédition/ouverture, et s’acclimater jusqu’à des heures plus sereines au rythme ternaire de l’érémitisme, avec ce temps possible de divagation, d’hésitation, et de suspension. Si on se décide malgré tout à l’ouvrir, parce qu’une somme nano-synoptique d’éléments indicibles s’est retrouvée bizarrement réunie, un champ de possible se met à gazouiller à travers le silence précédent, en contrepoint de l’oiseau. A cet instant, si quelque vieux dieu cuirassé chassé des routes bitumées il y a de cela deux siècles a décidé de vous regarder comme un pique-niqueur touillerait une fourmi de son gros doigt beurré d’huile de chips, un mirage se produit. Attention, il s’agit là d’une trêve, une simple microscopique trêve diaphane, rien de plus. Mais c’est bien là. On tombe sur deux chansons flambant neuves déposées sous votre pierre plate par Kid Francescoli, et Lundi quitte son slip poisseux de dimanche soir pour se glisser sous une douche de soleil d’avril, parce que tout se met à scintiller.

lundi 26 mars 2012

Les raisins de la matière

Il vendange les jours des terrains de misère, c’est trop dur de se dire qu’il vaut pas mieux qu’un autre et que même parfois, voire même souvent, il en vaut presque moins. Il ne veut pas qu’on l’aime, pas plus que nécessaire, pas plus qu’un autre ou deux parce que ça aussi c’est pareil, on aime ceux qu’on aime pour ce qu’ils sont de nous, pour ce qu’ils nous permettent pas pour ce qu’ils nous volent, nous extorquent, nous soutirent dont on ne sait que faire mais qu’on ne cède pas, non, lui voudrait qu’on l’adule. Pour être détesté mais comme il se devra, avec la jalousie qui génère l’envie, pas de l’envie pisseuse, de l'envie envieuse mais de la jalousie jolie; pas pour se pavaner et gagner à la course, pas pour toucher de près en plus haut en plus beau des hauts de crâne sales, mais pour la cime et le règne; pas pour y rester, pas plus que nécessaire: pour dire que c’est faux et descendre des airs qu’il vient de chevaucher seul pour l’éternité et pouvoir être modeste mais comme il se devrait, avec ce quelque chose dont il faut s’excuser d’avoir été pourvu, dont il faudra sourire d’avoir fait bel usage avec la gêne délicieuse de n’y être pour rien, l’enivrante certitude de ce dedans de soi qui fait qu’en toute injuste justice on ne peut davantage être somme de borborygmes et de besoins, organisme seul au mystère vivant dépourvu de mystère : tout sauf cette âme émérite aux desseins miniatures, il attend l’aube-lune les mains grêles, le cou brûlant soudé aux ondes qui émanent des messages codés et des yeux de rapace, goûter à nouveau à l’envie d’en découdre avec n’importe quoi, les bouts les bruits les herbes et l’eau survolant le mortier goudron blanc des jours qui se succèdent.

Mais tout s’enfuit comme un bain gaspillé à l’eau toujours limpide, il scrute les azurs qui sont indifférents labourant d’un seul ongle un terrain de misère et rien ne s’est baigné et ne ressort, extrait de l’atonie de tous ces cœurs qui battent comme un concert de mufles et de naseaux aveugles pour déposer enfin une décantation aux couleurs de la trêve qu’il ne veut pas signer pour qu'elle s'enfuie souillée et conne, laissant surgir, terrible et véritable, le signe originel de la fureur des jours, cœur de léviathan, turbulence infaillible, oiseau de feu.

En face de l’émail vide, son propre cœur, mufle aux côtés des mufles, museau contre museau, bat les yeux grands ouverts. Il vendange les jours des terrains de misère.

jeudi 22 mars 2012

Vol vacuitif

"Comment...

... es-tu tombé des Cieux, Astre du matin ?...



... Comment as-tu été jeté par terre, toi qui vassalisais toutes les nations ? "


lundi 19 mars 2012

"Une vie sportive est une vie héroïque à vide" (Jean Giraudoux)

Parce qu’il faudrait écrire ou dire quelque chose, avoir une sorte de projet qui vienne naturellement remplir quelque chose entre ces quatre murs après ce bout de sieste étrange alors que cela fait des années que je ne dors pas l’après-midi, je me lève un peu abasourdi et m’assois face à l’écran oblong de mon Sony Vaio. Je me bats sans grande illusion au milieu d’un tas de tristesses nues venues se télescoper dans mon esprit, il fait beau dehors, très beau même, mais trop froid à mon goût pour aller balader au musée par exemple. Parce que j’ai eu l’espace d’un très court instant envie de déambuler devant de grandes toiles dans de vastes pièces très hautes et très blanches comme dans mes souvenirs du musée Cantini et qu’après, presque tout de suite, je me suis rappelé que la plupart du temps je m’y suis ennuyé et que je ne pourrai plus, maintenant, me satisfaire du seul plaisir vicié d’avoir la conviction de faire quelque chose de chic tout en m’ennuyant à le faire, alors je décide d’allumer une cigarette sans ouvrir les fenêtres, comme au siècle dernier. J’ai des tas de statues chez moi fabriquées à la chaîne, pour la plupart assez laides. Je les ai toutes achetées il y a longtemps, leur côté exotique étant parvenu aux yeux de ma fin d’adolescence à voiler cet abominable anonymat sérié qui me saute maintenant à la figure dès que je les regarde, maintenant que ma femme ne veut se séparer d’aucune d’elles car toutes lui rappellent quelque chose, d’important ou pas. Il est tout aussi futile que j’essaie à me motiver pour descendre dans le centre ville acheter un de ces pains de glaise qui pèsent lourd dans la mesure où je n’ai pas été capable de produire quoi que ce soit de viable avec mes mains depuis des mois, à commencer par cette petite statuette d’ange que j’ai attaquée un peu avant Noël dans l’idée de l’offrir à ma mère avant de réaliser que je ne parviendrai pas à la finir à temps voire à ne pas la finir du tout, comme beaucoup de ces choses que j’entreprends : j’ai tenté de lui donner plusieurs vies, la transformant en une espèce de bougeoir pour chauffe plat puis attendant qu’elle sèche pour passer plusieurs fins d’après-midi à en gratter les ronds de bosse disgracieux, améliorant vaguement la silhouette générale sans jamais parvenir à dégager de l’ensemble une émotion quelconque, le ratage du départ -une fausseté dans les proportions des jambes et une faiblesse dans l’élan que j’avais voulu donner à la posture par une tension exagérée du cou - refusant obstinément de céder la place à quelque chose de gracieux ou de noble. Je ne l’ai pas jetée non plus ; elle trône sur une des marches d’escalier en bois qui mènent à l’étage bien que je sache depuis quelques jours déjà que je vais m’en débarrasser sans vraiment de gêne malgré le nombre d’heures que j’aurai passées à m’escrimer dessus comme l’autre petite statuette, une reproduction de ces petites poupées japonaises minimalistes aux couleurs criardes dont les enfants raffolent en ce moment que j’avais eu en tête de sculpter plus sauvage, plus authentique, et qui a atterri dans la poubelle de la cuisine entre un emballage de ravioli aux épinards et un fond de litière de cochon d’inde. Finalement, c’est un martien que j’avais grossièrement moulé dans une chute en forme de triangle dans laquelle j’avais enfoncé trois petites aiguilles argentées en guise de pattes et deux punaises en guise d’yeux que j’avais le mieux réussi, car il s’en dégageait un je-ne-sais-quoi d’à la fois drôle et de pathétique. Mais celui-là, ma fille l’a cassé en jouant avec. Je ne souhaite pas peindre non plus car si je m'interroge je réalise n'avoir absolument pas la moindre idée de par quoi démarrer, même si les descriptions détaillées de dessins érotico-porno réalisés dans une sorte de transe paroxystique par l’un des personnages féminins du dernier roman de Paul Auster que je viens de refermer m’ont un instant donné l’envie de prendre un crayon, un très gras de préférence, du genre 6 B, parce que comme la jeune femme paumée du roman, j’ai aussi un peu envie de dessiner ma main mais je me suis rappelé cette fois ces interminables heures de souffrance lors de mes études face aux mystères déroutants des courbures et des volumes fripés des membres humains et j’ai immédiatement renoncé sans même faire semblant d’essayer de conserver cette idée. Hier et ce midi, j’ai passé de longues heures à vernir deux meubles en bois bruts presque neufs et déjà menacés par les éclaboussures d’eau de la salle de bain, ça m’a pris du temps et j’ai pas mal pesté après tout le décorum nécessaire à ce genre d’activité, il arrive d’ailleurs souvent que les acticités manuelles, pour la plupart agréables, se trouvent ruinées par l’installation fastidieuse qu’elles nécessitent et j’ai été souvent du genre à me retrouver épuisé, l’envie initiale de m’adonner à quelque chose définitivement émoussée par l’effort qu’il m’avait fallu fournir pour installer tout le matériel nécessaire, si bien que la tentative était déjà vouée à l’échec avant même que je n’aie entamé le vrai fond du problème. Ayant cette fois passé l’épreuve de l’agencement de mon lieu de travail avec brio, j’ai reproduit durant deux jours une sorte de geste mécanique à l’aide d’un pinceau d’ouvrier à l’empennage dépourvu de la moindre élégance sur des angles de bois usinés, noyé dans la virulence sauvage d’odeurs perfides de vernis et de white spirit, veillant à ne pas asperger le carrelage de grès blanc de la salle de bain sur lequel j’avais entassé quelques feuilles de journal, comme ça, en ne pensant à rien de spécial, rien n’ayant la moindre chance de ressembler à une mise en danger, rien ne faisant balancer au dessus de ma tête le spectre d’un ratage ou n’étant susceptible de me confronter à l’évidence d’une certaine médiocrité dans le résultat final. Au moment de ranger le tout, lorsque chacun des deux meubles a été enfin recouvert de ses deux couches de V33 "acajou ciré", je n’ai inversement pas réussi à venir à bout du chantier : un vieux chiffon imbibé ainsi qu’une feuille de journal souillée pliée en quatre trônent donc encore devant ma baignoire. En cela, l’ordinateur est un objet particulièrement séduisant : il n’y a aucun effort à fournir, rien à agencer avant ni à ranger après, on l’ouvre, on l’utilise après avoir encodé un mot de passe de quelques caractères à peine, et l’on peut immédiatement s’atteler à quelque chose quasiment dans l’instant qui succède à l’idée de cette chose, sans compter que la destruction d’un résultat éventuellement décevant n’impliquera quasiment rien d’autre, affectivement, qu’une nouvelle pression sur un autre bouton et la vague sensation d’avoir juste gâché un peu de temps de vie, ce dont je me remets souvent assez aisément. La deuxième cigarette que j’ai fumée m’a un peu dégoûté, mais je l’ai soigneusement sucée jusqu’au filtre tout en cherchant des tirages photo de Sutkus que je ne connaissais pas encore sur le net. J’ai regardé l’heure à plusieurs reprises sur la kyrielle de cadrans à cristaux liquides qui clignotent dans mon salon et dont aucun n’affiche jamais la même minute, même si un jour de faiblesse émotionnelle on décide de s’acharner à les régler les uns après les autres en guettant le cadran précédent jusqu’au moment fatidique où un nouveau chiffre s’y affiche pour faire apparaître sur un autre cadran un chiffre parfaitement identique : le temps est ainsi fait qu’on ne pourra jamais parvenir à aligner toutes ces machines exactement sur la même temporisation. Au bout d’un certain temps, toutes reprendront invisiblement leur liberté propre pour afficher une heure individuelle, quoi qu’on ait essayé de faire, car toutes ces machines nous rient silencieusement au nez depuis déjà de longues décennies. Enfermé dans un arrêt spatio-temporel sans douleur, je vis. Sur la fenêtre qui me fait face, des pastilles de gélatine colorées en forme d’étoile penchent sans ordonnance, encore un peu gluantes. Un billet de vingt euros est fiché à l’envers dans la fente d’un vide-poche de bureau en plastique vert. La vie est un chapelet de minutes.

jeudi 15 mars 2012

Minéral, argentique, numérique.

Serie de photos dédiées à mon amour des vieilles pierres, prises au hasard de tribulations en terres alpines de haute Provence, en pays Drômois et dans le Périgord...


1/ Puissant château Cathare du bas moyen âge, Castelnaud, immédiatement après son édification, est soumis aux attaques de Simon de Montford qui s’en empare en 1214. Repris par le Seigneur Bernard de Casnac dès l’année suivante, il est brûlé l’année d’après sur les ordres de l’Archevêque de Bordeaux. La forteresse est reconstruite dans le siècle, juste à temps pour être plongée au cœur de la guerre de Cent ans : à partir de 1337, le château, alors aux mains du Seigneur de Caumont rallié aux Anglois, change sept fois de camp avant que Charles VII ne s’en empare en 1442 après trois semaines de siège. La guerre finie, les Caumont en reprennent possession et en feront l’une des plus puissantes places fortes de la religion Réformiste que personne n’osera attaquer durant la totalité des guerres de religion qui secoueront la France les siècles suivants. Comme beaucoup d’autres châteaux, Castelnaud tombera en ruine sous la Révolution avant d’être classé et réhabilité en 1966.





















































2/ Prieuré de Salagon - Mane - Alpes de Haute Provence : l’histoire du monument révèle une continuité étonnante d'occupation, de l'époque gallo-romaine à la christianisation du site dès l'Antiquité tardive. Ce n'est qu'à la fin du XIe ou au tout début du XIIe siècle que les bénédictins de l'abbaye Saint-André de Villeneuve-lès-Avignon prendront en charge le domaine ; du prieuré médiéval subsistent essentiellement l'église du XIIe siècle, l'ensemble s'organisant, vers l'est et le sud, autour de deux cours "caladées" - cours du logis et basse-cour - fermées par de hautes murailles. Reconstruite dans le dernier quart du XIIe siècle à partir d'une église du XIe siècle (chœur), l'église comporte un portail occidental à triple voussure et des panneaux finement décorés qui soulignent les impostes de son archivolte. Le logis attenant au sud de l'église est une belle construction gothique (fin XVe siècle) qui se superpose à une vaste salle voûtée et à une tour romanes (XIIIe siècle) et qui comporte en particulier, à l'étage noble, une série de quatre salles en enfilade, desservies à l'est par une tourelle d'escalier en vis et des coursives et éclairées à l'ouest et au sud par de remarquables baies à traverses ou à meneaux et croisillons.







3/ Eglise Romane - Fronton et portail du XIIIème siècle - Village de St Geyrac, commune de 250 habitants - Dordogne






4/ Village de Lurs - Alpes de Haute Provence



Village fondé par Charlemagne, placé dès le IXème siècle sous la tutelle des Evêques de Sisteron qui en feront leur résidence d'été, situé en éperon entre les fortifications d'un château du XIIème siècle (deux premières photos) au nord et un séminaire pointant au sud.



3ème photo : les 15 oratoires de la "Promenade des Evêques"



4ème photo : vestiges d'un pont romain





























5/ Banon - Alpes de Haute Provence - Corps de ferme du gîte des Largues







6/ Hameau d'Aix en Diois - Drôme - Vue des communs réhabilités et ruine de la tour du château à enceinte polygonale des Comtes de Die, XIIème siècle



















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