mardi 2 août 2011

My own private Idaho... (part 1)

A la fin de l’orage qui a détrempé la chaîne de montagne pendant toute la matinée et une bonne moitié d’après-midi, la rivière a gonflé d’un bloc en prenant une teinte ocre-marron. De gros remous emportent maintenant des écorces sombres qui ressemblent à des cadavres d’animaux. Le flot, amplifié par l’effet de cuvette de la grande paroi, rugit comme un moteur emballé de camion à pizza. Je me demande bêtement comment les poissons – pour la plupart des truites – qui pullulent dans cette portion de rivière vivent ce tumulte, depuis le fond. Je me rappelle ainsi que nous sommes sur un site de pêche d’altitude, bien que nous n’ayons jamais tenté de pêcher quoi que ce soit ici, aussi loin que les souvenirs me reviennent.
Un peu plus tôt, avant que l’orage ne se déchaîne, un vent féroce s’est abattu sur la vallée en couchant les forêts de pins qui tapissent la montagne qui nous fait face. Le spectacle est impressionnant : voir un flanc de montagne entier se coucher d’un seul élan sous les rafales, et courber à de multiples reprises d’une même marée sous les assauts répétés d’un souffle chargé de pluie épaisse, alors que nous sommes isolés de tout dans ce bungalow incongru, procure un sentiment instinctif plus ou moins craintif.
Il y a moins d’insectes que prévu, ce qui est plutôt une bonne surprise. Par contre, nous éprouvons une irrésistible envie de fumer ; nous sommes avides de tabac, comme si nous en avions été privés. Il fait froid. Nous avons sorti tout ce dont nous disposions comme vêtements chauds, et le compte est maigre. Faire chauffer des pates sur la mini plaque de cuisson électrique nous prendra presque une heure, et nous mangerons tous ensemble, serrés les uns contre les autres sur la table étroite dont un pied reste obstinément bancal.
En fumant une ultime cigarette sur la petite terrasse de planches, j’éprouverai un sentiment bizarre. Le fait d’avoir récemment déménagé, là bas, chez nous, à la ville, puis d’être soudainement ici au milieu d’un champ d’altitude, cerné d’une nature potentiellement hostile dans le noir le plus profond me plonge dans une nostalgie imbécile d’un « chez moi » que je ne parviens pas à définir. Je lance un regard hasardeux au barbecue rouillé planté sous la gouttière, sur lequel se déverse toujours un filet d’eau de pluie luisante suintant du toit de bois repeint en vert. En bas, à quelques mètres, la rivière gronde plus profondément qu’en journée, comme en sourdine, pleine de basses et de résonnances inconnues.
Nous fermerons quasiment tous les volets du bungalow, identiquement faits d’un panneau de bois plein. Je n’aime pas dormir dans le noir complet, mais pour ce soir, ça ira.

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