dimanche 22 mars 2026

J’entends parfois à la pause les gars qui sont à la tuerie


Est-ce que ce que l’on demande à un livre, c’est de se faire secouer ?

Est-ce qu’on espère ressentir ça, ce choc frontal, ce froissement de carcasse, en en ouvrant un ?

En tout cas, quand ça arrive, la puissance du truc est telle qu’on ne peut que se demander quelle part effective de magie, de diablerie même, participe effectivement de cette démarche pourtant aussi simple que d’utiliser des signes codifiés pour fixer une parole ou une pensée. 

On parle et on pense sans interruption, comme on respire, tous autant que nous sommes. Rien de plus naturel. Penser sans y penser. Respirer sans y penser. Parler sans y penser. Réfléchir sans y penser. Lire sans y penser. Mais les Inquisiteurs l’avaient bien compris, eux. Eux qui ne voulaient que personne n’ait accès à cette chose aussi simple que de lire des mots comme on les échange quand on se croise et se salue, des pensées comme il nous en traverse l’esprit chaque seconde sans jamais d’interruption, à l’infini. D’empêcher d’avoir accès à cette déflagration. Ce n’était pas pour rien, tout ce jargon latin impénétrable ; le décorum, les ouvrages immenses, les enluminures. Tous ces mystères. Tous ces avertissements. Eux savaient bien à quel point on peut se retrouver secoué, à quel point on n’y est jamais vraiment préparé.

Est-ce que c’est ce que je cherche, pour finir ? Ce que j’espère, à chaque nouvelle couverture ? Est-ce que je me trompe en me disant que derrière ces livres drôles, plaisants, inspirants, éduquants, interpellants, vivifiants que j’avale jour après jour, ne se cache finalement qu’une quête insatiable de moyens de me faire secouer ?  

Parce que c’est terriblement dangereux, de se faire secouer. On en perd les pédales. On s’arrête de se lever, de boire un café, de fumer une cigarette, de regarder le matin et on se met à se lever, à boire son café, à fumer sa cigarette, à regarder le ciel comme la veille mais plus rien ne va. Il y a ce silence qui s’empare de vous comme si les mots agencés d’une façon particulière dans cet ouvrage que vous avez eu l’inconscience d’ouvrir, avaient ce pouvoir d’empêcher provisoirement tous les autres de se former, et d’être dits. Que les pensées qu’il contenait, que les imaginaires qu’il ouvrait, que les vérités qu’il livrait, dans cet ordre choisi, dans ce récit-là, avaient cette force telle qu’un flot de pensées se mettrait immédiatement à dévaler dans votre tête sans que vous n’y puissiez plus rien, vous éloignant aussi sûrement du monde d’avant, du monde dans lequel vous n’aviez pas ouvert ce livre-là, qu’un rêve sans jamais plus de réveil possible.

Un Bonheur Parfait, de James Salter, qui secoue si fort, si profondément et si simplement pourtant, en soumettant votre vie au scanner de l'histoire. My Absolute Darling, de Gabriel Tallent, qui dévore le cœur et dynamite l’amour au milieu de buissons de feuilles mouillées. L’Hypnotiseur, de Lars Kepler, qui fout une pétoche de soi et des autres telle qu’on a du mal à en ressortir indemne. Trust, d’Hernan Diaz, et sa plongée incurable dans les méandres de la solitude. Combien de séismes de cette envergure ? Des dizaines. Des centaines même, à priori. Je me suis tellement fait secouer qu’à force, je me demande si je n’ai pas fini par être gagné par une soif inextinguible de déflagration et qu’en réalité, chaque livre que j’ouvre n’a plus d’autre fonction que d’assurer une sorte d’équilibre, de transition, de pause, de respiration dans l’attente de l’objet suivant qui me soulèvera à nouveau de moi-même. On ne se fait jamais secouer autrement que par surprise, évidemment. Je relâche systématiquement mon attention, pages après pages, jour après jour. Livres moyens après livres insipides, jolis livres après superbes livres, je perds petit à petit mon acuité, mon instinct. Ma vigilance s’émousse. Je finis par me faire avoir, prenant quelques vessies pour des lanternes. Et puis je retombe sur une déflagration.

On se fait littéralement rouer, dans ce cas-là. A chaque fois. On se retrouve le cœur sanglé, à se faire valdinguer aux quatre coins de soi comme un radeau en pleine tempête, un spectacle trop grand étalé à ses pieds, le regard fou, le cerveau  élargi de force, à tenter de héler le monde pour qu’il prenne conscience de la terreur indicible, de la beauté fulgurante ou de l’avènement cosmogonique renfermé dans cette centaine de pages et évidemment, cette fièvre ne se résume jamais qu’à cette même injonction stupide envoyée à qui mieux mieux.

Rien de plus pénible qu’un lecteur en sortie d’ouvrage. Rien de plus rebutant que l’enthousiasme, l’ivresse ou la terreur de celui qui vient de se faire secouer. Rien de plus terrible, non plus, que l’aveuglement des autres. 

Aucun sentiment de solitude plus étourdissant que le genre de sourire distancié qu’on oppose à votre expérience, que cette indifférence polie face à votre éparpillement d’organes, ou cet agacement léger face à votre SPT littéraire. Le même sourire distancié, la même indifférence polie, le même agacement que l’on oppose soi-même aux exaltations littéraires des autres.

Dieu que la littérature est cruelle. Dieu que nous sommes seuls.

Dieu que A La Ligne, de Joseph Ponthus, retourne le foie, la foi, les foies, toutes les fois qu’on l’ouvre. Dieu qu’il convoque nos tréfonds, nos certitudes, nos dénis, nos corps, nos organes, nos héritages, nos pratiques, et les bouscule dans une férocité christique. Dieu que les 8 prix qu’a recueilli ce récit d’une immersion dans le cauchemar ouvrier français n’y changeront rien, tant cette phrase elle-même rapetisse en une dizaine de mots stupides la valeur de cette expérience de lecture-là. Oui, dieu sait qu’il est inutile de vous supplier de lire cet ovni littéraire, comme tous ceux que j’ai eu la faiblesse de citer au hasard de ce post.

Et pourtant, comment ne pas hurler dans le vide, malgré tout, « bon sang, lisez ça » ?

 

« Qu’y comprendrais-tu si je te racontais

Exactement l’abattoir

Ton regard changerait-il sur moi

Me considérerais-tu comme un agent de la banalité du mal

Un salaud ordinaire

Celui qui accomplit sa tâche de maillon de la chaîne dégueulasse et s’en dédouane pour plein de bonnes raisons

 

C’est peut-être atroce à dire mais

Les chefs me demanderaient de tuer les bêtes

Que je le ferais

Il faut bien bosser

J’entends parfois à la pause les gars qui sont à la tuerie

Leur serre la main

Discute un peu

Ils n’ont l’air ni meilleurs ni pires que moi

Ont les yeux aussi lointains et fatigués

Non ceux de barbares sanguinaires

Peut-être

Sans doute

Certains ont-ils aussi un chien qu’ils chérissent

Je ne sais pas

 

L’usine bouleverse mon corps

Mes certitudes

Ce que je croyais savoir du travail et du repos

De la fatigue

De la joie

De l’humanité

 

Comment peut-on être aussi joyeux de fatigue et de métier inhumain »

 

lundi 16 mars 2026

Timothée est un prénom masculin d'origine grecque composé de timê, « valeur », « estime » ou « honneur », et de theos, « dieu ».


Le nouveau jeune gourou du cinéma international, Timothée Chalamet, dont la liste de succès au Box Office et de récompenses est en voie de pulvériser tous les records du circuit, vient de balancer une (pseudo) grenade en affirmant sa répulsion éventuelle à se retrouver mêlé à de la danse classique ou à de l’opéra, en regrettant la diffusion de ces formes dont « plus personne n’a rien à faire ».

Au-delà d’un (bad)buzz médiatique, le trentenaire à qui tout sourit vient de prendre à rebours une élite qui n’a pas cessé de l’adouber en qualité de nouvelle icône « charismatique, intelligente et cultivée » (il est à moitié français !), et qu’il met soudainement très mal-à-l’aise avec ce « bon mot cool » et soudainement, le monde culturel ne sait plus sur quel pied danser… Prendre la défense de la superstar au risque de cautionner sa « sortie de route » (sa mère elle-même a été danseuse à Broadway !) et de sembler, du coup, cautionner l’appauvrissement généralisé de la Culture et des Arts, ou la critiquer en soulevant, soit avec humour (pour rester chic malgré tout) soit à boulets rouges, une marque apparente de bêtise et d’immaturité ? A vrai dire, on s’en fout.

lundi 16 décembre 2024

McBrain, le cerveau trompé.


Il a 72 ans et après une première victoire sur un cancer du larynx, un AVC a fini par avoir raison de sa carrière au sein du plus emblématique des groupes de survivants de la New Wave Of British Heavy Metal, dans lequel il aura officié durant 42 ans : en regardant les adieux passablement orchestrés de Nicko McBrain sur la scène d’un énième stadium (à Sao Paulo en l’occurrence), je me demande combien de temps ce véritable personnage du rock anglais aurait décidé de continuer à marteler sa théâtrale construction de fûts et de cymbales moulé dans une combinaison vinyle ou un ensemble maillot/short de sport si sa santé ne s’était pas autant dégradée, et je réalise soudain que ce que j’ai assez tendance à reprocher aux politiques s’illustre finalement tout aussi brutalement chez les stars du rock, et par extension, parmi les grands artistes en général.

vendredi 6 décembre 2024

La chair de la chair


Il se demanda si l’un d’entre eux au moins avait conscience de l’état dans lequel ils se trouvaient. A quel point ils étaient eux-mêmes perdus, épuisés par une lutte interminable d’où rien n’émergeait que de sombres envies de solitudes immédiatement annihilées par la panique de se retrouver seul. Quand il cherchait à se remémorer sa propre adolescence il retombait systématiquement sur ce mélange confus d’envie de liberté et de dégoût pour le conformisme qui lui paraissait inexact et tronqué, mais ne trouvant rien de plus réaliste il mesurait alors inutilement la distance séparant cette image-là de leurs propres enfants. Avaient-ils à ce point, elle et lui, échoué à masquer le poids du fardeau consistant à continuer de passer un aspirateur derrière une table de nuit ou trouver une idée de repas devant des placards en désordre, pour que les poils de leur progéniture se hérissent à ce point à l’idée de devoir s’y obliger à leur tour ? Quel mystérieux retournement de situation avait abouti à ce que ces êtres en âge de rêver à faire une vaisselle collante dans leur propre évier de studio de dernier étage ou d’y mitonner à plusieurs d’affreux plats de pâtes trop cuites et mal égouttées, soient devenus si rétifs à cette pulsion d’autonomie ?

mardi 5 novembre 2024

Profession : Charon

Au tournant des années 90 j’étais à une croisée des chemins. Enfin, c’est ce que je croyais à ce moment-là. Je pouvais compter sur une éducation rock empruntée à un frère aîné né en 66 via une impressionnante collection de vinyles, et donc d’un socle assez solide en matière de rock sudiste, de nouvelle vague heavy metal anglaise et de fondamentaux blues et rock progressif, que je venais de copieusement malmener le long d’années collège, puis lycée. On était fin 80, en plein dans le courant goth-wave que j’avais personnellement atteint via une courte incartade punk initiée au contact des 1er albums de Trust ou d’Iron Maiden (je ne connaissais encore ni les New York Dolls, ni les Stooges, ni le Gun Club), quelques morceaux de bravoure de Motörhead, et de joyeux drilles hexagonaux comme Oberkampf : les Cramps et autres Stray Cats avaient mis assez vite tricardes les excentricités de The Exploited et autres Dead Kennedys en finissant de me tracer une voie royale bordée des coups d’éclats de New Model Army jusqu’aux bras des Lords Of The New Church, de Birthday Party puis de Bauhaus, et de là, la longue nationale 80’s s’était déroulée dans la spirale Siouxsie&The Banshees/Joy Division/The Cure/And Also The Trees, avec une approche prudente de Leonard Cohen et une autre de Laurie Anderson : le 1er me demanderait plus d’attention bien plus tard, la 2nde m’entraîna dans les limbes électroniques de Krafwerk, de Devo, de Yazoo puis d’Anne Clark, et enfin, de Depeche Mode.

jeudi 26 mai 2022

Apulée 2022

"Nous vivions alors dans une époque étrange, comme celles qui d'ordinaire succèdent aux révolutions ou aux abaissements des grands règnes. Ce n'était plus la galanterie héroïque comme sous la Fronde, le vice élégant et paré comme sous la Régence, le scepticisme et les folles orgies du Directoire; c'était un mélange d'activité, d'hésitation et de paresse, d'utopies brillantes, d'aspirations philosophiques ou religieuses, d'enthousiasmes vagues, mêlés de certains instincts de renaissance; d'ennui des discordes passées, d'espoirs incertains, - quelque chose comme l'époque de Pérégrinus et d'Apulée. (...) L'ambition n'était cependant pas de notre âge, et l'avide curée qui se faisait alors des positions et des honneurs nous éloignait des sphères d'activité possibles. Il ne nous restait pour asile que cette tour d'ivoire des poètes, où nous montions toujours plus haut pour nous isoler de la foule. A ces points élevés où nous guidaient nos maîtres, nous respirions enfin l'air pur des solitudes, nous buvions l'oubli dans la coupe d'or des légendes, nous étions ivres de poésie et d'amour. Amour, hélas! des formes vagues, des teintes roses et bleues, des fantômes métaphysiques. (...) Quelques uns d'entre nous néanmoins prisaient peu ces paradoxes platoniques, et à travers nos rêves renouvelés d'Alexandre agitaient parfois la torches des dieux souterrains, qui éclaire l'ombre un instant de ses traînées d'étincelles."

Sylvie, Gérard de Narval - 1853.

jeudi 5 mai 2022

Et la Lumière Tue...

Parmi les ravages concomitants à l’avalement numérique de notre planète, la liste d’effets pervers plaqués sur le monde de la musique s'allonge avec la même constante. Le mouvement digital reproduit sa loi dysfonctionnelle: ultra-démocratisation des techniques, matériaux, outils et savoirs partant de la même promesse de donner tout à tous en cassant les chaînes de l’élitisme social, moral et économique, et livrer des technologies de plus en plus sophistiquées, de plus en plus efficaces, de plus en plus compactes, de plus en plus puissantes, de plus en plus souples, à des usagers de plus en plus autodidactes, de plus en plus autonomes, de plus en plus perspicaces, de plus en plus affirmés, de plus en plus affranchis, et de plus en plus puissants. On assiste ensuite au paradoxe systémique faisant émerger de très forts sentiments d’unicité d’un mécanisme de généralisation: en résumé, le numérique livrant massivement tout à tous génère chez chacun l’absurde sensation de son unicité. 

dimanche 24 avril 2022

En anticipation, on a constamment six mois de retard

Et puis il y a ce jeune type de 35 qui prévoit la fin du capitalisme dans deux siècles tout en déplorant que la mode post-apocalyptique qui inonde nos fictions s’obstine à vouloir raconter un « après » sempiternellement tourné autour de survivants « après la fin du monde », alors qu’il n’y a déjà plus d’autre option que d’évoquer le « pendant » que nous traversons, ne serait-ce que pour montrer que tout ce qui était bien, va rester: le collectif, et la beauté des paysages.

jeudi 14 avril 2022

Dallas : rififi au pays de la badiane

:::: Episode 1

Stetson 1 - Henri-Louis est un rude suisse (oui c’est possible) vivant à Pontarlier, Franche-Comté, fin XVIIIème: on est en plein Jura, dans la 2ème ville la plus haute de France après Briançon. Autant dire en montagne, quoi. Indépendamment du fait que son père exerce la bien noble profession de bouilleur de cru, on a tendance un peu partout dans le pays à se réchauffer le gosier à grands coups d’absinthe en famille, comme le montre cette photo prise au hasard à Oraison (qui est située bien plus bas, ce qui ne constitue pas pour autant une raison valable pour ne pas s’endimancher la glotte) où l'on pose fier de se déchirer la cafetière en écartant les jambes façon « manspreading », décontracté du gland (comme disait Gégé avant qu’il ne s’auto-caricature via de risibles amours contrariées avec son ami Vladimir). 

mercredi 6 avril 2022

Attendre 2 ans, puis revenir à cause d'un Petit Frère

Le rêve américain, par ici, on n’y a jamais rien compris: la France rock ne s’est jamais remise de son syndrome 60’s post-G.I si bien résumé par Lucien, le débonnaire héros banané de Margerin, quand seul Kebra, l’antihéros cradingue ultraviolent de Tramber et Jano reflétait, lui, vraiment, ce qu’était la réalité de « notre Amérique à nous », celle (déjà) des banlieues merdiques, des allumeuses camées en mini-jupes et des squats jonchés de mégots ; et voilà qu’entre deux hordes de fans obsessionnels du Dieu-homme-loup récemment décédé qui paradent sur les Champs-Elysées cramponnés aux franges d’un guidon de Harley achetée en concessionnaire Yamaha comme si l’Equipée Sauvage était née à Marvejols, on se re-tarte nos vieux pastiches rock’n roll, le trublion Julien Doré réhabilitant Dick Rivers en tête d’une escouade bobo avide de (faux) loosers tandis que la désespérante cohorte d’affreux chanteurs de l’écurie TF1 fait la queue pour pousser la chansonnette avec papy Schmoll avant que celui-là n’arrive plus à se teindre la rouflaquette tout seul.

lundi 25 novembre 2019

Souliers vernis, pieds sucrés.

         
Le petit Jonathan reste assis derrière son papa et tape du pied avec ses frères et sœurs à chaque fois que passe un disque dans le salon, ce qui arrive souvent. Jonathan il aime le kung-Fu, et de façon générale, taper sur tout ce qui lui tombe sous la main, de façon spectaculaire de préférence.
                Bien que ce qu’il préfère, quand passent les albums de Stevie Wonder, de Billy Cobham ou de James Brown, ce sont ces lignes de basse machiavéliques qui lui font tout chaud au dedans, et qu’il singe en se déhanchant comme un beau diable, tout transporté d’infra-ondes au point d’avoir du mal à se retenir d’envoyer au passage quelques terribles high-kicks imaginaires à de grands méchants blancs moustachus, son papa, lui, voit en lui un potentiel drummer de légende : ce petit, il va vite et précis comme un moine Shaolin, et le groove coule dans ses veines comme le whisky dans celles de Robert Mitchum.

jeudi 21 novembre 2019

Vieux cons, petites putes (épisode 5)

- Je travaille pas avec Gilbert, je vous l’ai déjà dit. Ce type est cinglé.
Elle a fini par lui faire miroiter une somme rondelette, ce qui l’a fait hésiter une fraction de seconde. Cet appartement était étroit et surtout, moins bien exposé : le soleil n’y rentrait par aucune des fenêtres, quelle que soit la pièce. Rien à voir avec le triplex dont il venait de rendre les clés à contrecœur il y a une heure à peine à son retour d’Ardèche, et qu’il avait regretté sitôt franchie la porte de celui-ci. Tout en l’écoutant parler il balaya la cuisine du regard en grattant une poussière imaginaire du bout du doigt. Faut que j’y réfléchisse encore avança-t-il d’un ton maussade avant de raccrocher. Fallait qu’ils soient drôlement embêtés, à l’Agence. Le vieux ne leur réserverait pas de meilleur accueil.

mercredi 16 octobre 2019

(d)éditions : le catalogue



"S'il y a dialogue, le fait qu'ils soient ceux de l'Ego suggère que les interlocuteurs ne font qu'un. Les Egodialogues flirtent avec cette ambiguïté d'un autrui toujours là: l'autre voix de soi-même qui vous contredit. Les Egodialogues ne sont pourtant pas l'affrontement systématique de deux ego mais plutôt la tentative d'un discours qui tente de maîtriser les dérapages de son propre ego. La posture philosophique de cet essai pose de façon ironique l'existence d'un autrui auquel on se garde bien, ici, de laisser assez d'indépendance pour qu'il se détache de son propos et permette une dialectique qui soit autre chose que la pure opposition des opinions. 
Quid de la possibilité d'un discours qui puisse interroger la surdité, le silence des réponses en ce que, visiblement, elles s'empressent de toujours supplanter les questions. Ce qui semble fasciner l'auteur, c'est la possibilité même du questionnement : chaque question semble inutile, malséante, malvenue, blessante. C'est drôle, car le crétin a sans doute meilleur presse. Il en a toujours été ainsi : l'imbécile est une figure plus sympathique que celle du philosophe."

> SUIVRE LES LIBELLES : "Egodialogues" ici 
(Edition papier - 90 pages Editions Vanloo 2014 - (épuisé : derniers exemplaires disponibles en VPC sur demande en MP)



Un deuxième opus qui "investit à nouveau la figure de l'idiot en tant que celui qui fait rire car il questionne et que, par cet acte de faiblesse, il repasse par sa propre bêtise, qu'il l'affronte en s'en donnant le spectacle, quasiment en se détruisant en elle. La catastrophe de la bêtise entraîne la catastrophe de l'ego, passe par son propre chaos. C'est justement en cela qu'il est objet de fascination : si l'idiot offre tous les raffinements de la bêtise, ce 2ème volume ne joue plus au plus malin avec lui. Il se revendique ainsi du vide, se heurte au langage. Rien ne se déploie, on file vers l'aporie sans jamais l'atteindre, on tourne autour de la répétition, on n'ose pas, on se déchire.
Ainsi vont les Vacuodialogues dans leur drôlerie sarcastique : un désir ne parvenant jamais pas à se satisfaire. De lui-même il attend réponse, des autres aussi, de tous ceux qui peuvent incarner une figure. Pas de nom pour ouvrir la réplique, un tiret, puis un autre, et entre l'une et l'autre des répliques, le silence envahit tout, combat pathétique avec un punching ball qui refuse d'avoir mal."

> SUIVRE LES LIBELLES : "Vacuodialogues (Egodialogues Vol 2)" ici 
Exemplaire numérique sur simple demande en suivant ce lien



Imaginez un temps replié dans des profondeurs. Une civilisation sans horizon si ce n'est le bout d'un tunnel sombre. Enfilade de goulots et de cavernes où l'on vit le cœur cloîtré, où rien ne s'élève et où l'absence d'étoile rend encore plus concrète l'absence d'au-delà. Le monde reconstruit reproduit l'ancienne carte de la surface, invente de nouvelles luttes, se détruit sans autre projet, comme s'il y avait encore quelque chose à détruire. Le récit commence vingt ans avant avec les notes éparses d'Emmerick, le récit de son périple dans les souterrains : parti avec quelques centaines d'hommes pour conquérir de nouveaux tunnels, d'escarmouches en escarmouches, au terme du voyage ils ne sont plus que sept. Quand le roman commence enfin, les sept, dont trois sont devenus des notables, se sont divisés, trahis, désunis puis réunis. Dans un contexte politique trouble, Nadun, un fils au seuil de l'adolescence, représente soit l'espoir, soit le danger ultime, alors qu’au loin se profile un utopique et hypothétique retour à la surface. Ça peut sembler romantique. Héroïque. Tragique. Ça ne l'est pas. 

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Que se passe-t-il quand quatre assassins lambda, dans une réalité lambda, doivent finir, inévitablement, par se rencontrer au moment même où tout se vide de sens, jusqu'à la réalité de leur propre existence ?
Un récit déshumanisé dont on ne sait vraiment jamais s'il relève du rêve, de la fiction ou du réel, qui entremêle l'horreur à la banalité des jours qui se suivent dans une lenteur sensorielle sans plus de points de repères: rien ne fait plus valeur qu'une assiette sale ou un pot d'échappement. On suit le cauchemar vide de chacun des protagonistes comme un témoin englué, téléspectateur passif d'un programme nauséabond sans véritable contour, instinctivement curieux d'un dénouement dont il est pourtant clair, mot après mot, phrase après phrase, qu'il ne satisfera rien d'une attente elle-même indéfinie.
Une plongée opaque dans un océan hanté de sacs plastiques aux ondulations gracieuses singeant encore, pour un temps, ce qui faisait vie. Et pourtant, tous respirent.   

 > SUIVRE LES LIBELLES : "Nouveau projet - Nouvelles des Assassins" ici  
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jeudi 10 octobre 2019

Etre borgne ne fait pas de toi un cowboy (épisode 4)

Quand il est sorti des toilettes le ciel s’était terriblement obscurci, au point que la cuisine était plongée dans l’ombre. Une couche gris sale recouvrait les trois fenêtres rectangulaires, comme si une pluie de cendres s’était abattue sur la ville le temps qu’il pète bruyamment pour rien durant ce quart d’heure qu’il avait fallu pour qu’il comprenne qu’il ne sortirait rien de son cul – il n’avait mangé qu’un peu de riz et une ou deux bananes en trois jours, comment aurait-il été capable de produire quelque chose de valable. Il s’est resservi une grande tasse de café dont il n’avait pas envie, qu’il a accompagnée d’une cigarette en resserrant sa ceinture dans la salle de bain. A six heures et demie, un jeune soleil cinglait bêtement au-dessus des toits dans un concert de roses et d’oranges légers colorant l’indécision matinale du ciel. Il avait même esquissé une danse obscène sur l’air de samba qui passait à la radio et voilà que tout ressemblait à nouveau à une fin du monde, le jour pointant vraiment.

dimanche 7 juillet 2019

La grimace des vieux singes (épisode 3)

Bien que l’on soit dehors, l’air manquait. La soirée peinait à démarrer, elle s’était allongée à demi au centre de l’inconfortable canapé en rotin dont les coussins blancs avaient au moins l‘avantage de ne pas coller à la peau. En face, juché sur une chaise de jardin entre une quinquagénaire à robe fleurie trop exubérante et leur hôtesse qui sur-jouait l’enthousiasme, lui se servait généreusement à chaque retour du plateau sur lequel avaient été bizarrement agencées des lamelles de charcuterie en croûte pour composer une mosaïque porcine dans les tons rose-beige. Il avait opté pour ce pantalon ajusté de couleur criarde et souriait à l’aide d’yeux brillants et enfoncés. C’était assez crédible se dit-elle. Telle qu’elle s’était elle-même préparée, elle aurait pu avoir épousé ce genre de type et finir sa vie de cette façon, beaucoup trop maquillée chez des amis inutiles et ennuyeux, étalant la déroute de son corps dans un dernier baroud d’élégance vulgaire, engoncée dans ce Jean’s blanc, bardée de bijoux en or trop voyants.

vendredi 3 mai 2019

Les molosses sont des sales gosses (épisode 2)

Il avait un peu honte de s’y être pris à deux, c’était qu’un gosse après tout. Un gosse dans les cent kilos, mais tout de même. Il balaya le garage des yeux, c’était un sacré foutoir. Ils avaient salopé le travail, sans parler de la boue. Il le laissa parler durant tout le trajet, il semblait avoir besoin de ça et ça ne le gênait pas énormément, il n’écoutait pas de toutes façons. Des histoires d’expéditions nocturnes, de raclées fumeuses, fausses pour la plupart. Il connaissait mal la route, les virages étaient serrés et ses vieilles lunettes de vue étaient sales au point que certains reflets brouillaient les images qui surgissaient dans le faisceau des phares jaunes ancienne génération qui n’éclairaient guère plus d’une dizaine de mètres devant eux.
Tu l’as connu, toi, hein. Il ne savait pas trop de qui il voulait parler, c’était bien possible, des types dans les bars c’était pas ça qui manquait et les souvenirs qu’il avait gardé de son passage en prison n’étaient pas bien clairs.

mardi 30 avril 2019

Je sais que c'est pas vrai mais...

Il y a pile dix ans, au cœur d’un été caniculaire et à l’abri de la fraîcheur d’une vieille maison en pierre dans laquelle je passais des vacances dans le Sud-Ouest, je décide d’ouvrir un blog. Après quelques hésitations je le baptise « La Petite M », à la fois en référence au blues du post-orgasme (Ambroise Paré, posant les bases de la chirurgie moderne au milieu des champs de bataille, qualifie de « petite mort » les symptômes observés chez les grands blessés (frissons nerveux, étourdissement, syncope) avant que les Orientalistes ne détournent l’expression pour en désigner élégamment, et fort à propos, les sensations ressenties au moment de la jouissance sexuelle), et à la sensation d’être si petit et si peu remarqué (remarquable?) dans la grande et très ancienne ville dans laquelle j’ai vu le jour : Marseille.

Ce dixième anniversaire est pour moi l’occasion de sélectionner un peu arbitrairement un Post par an, parmi tous ceux qui ont fait le sel de ce foutoir numérique durant cette décade : en voici la liste (il suffit de cliquer sur l'année).

lundi 29 avril 2019

Le long ennui des assassins attendant d'être pris (épisode 1)

      
Ce dernier coup était inutile, la lame s’est enfoncée sans générer la moindre réaction mais elle frappa encore deux fois au même endroit, avec un peu moins de conviction peut-être. Le cœur n’y était plus. Elle dérapa en se relevant, manquant s’étaler dans la flaque qui gagnait du terrain.
- On aurait bien besoin d’une fille comme toi, à l’Agence.
L’idée de dizaines de types comme lui à l’intérieur du bâtiment de briques de l’autre côté de la route lui parut maussade. Elle avait envie de se laver les mains mais le lavabo étant situé dans l’autre pièce, elle s’essuya vaguement sur le devant de son t-shirt.
- Tu vas l’emmener où ? Elle n’était pas sûre d’être intéressée par la réponse. Le soleil entrait à grands flots à travers la vitre, tout étincelait, plus ou moins.